Recherche rapide : Préambule – Un peu d’histoire – Présentation du The Self Worker – Que penser de cet appareil ? – Vidéo d’illustration – Un peu de technique – Des références
Préambule
Même en vacances, il nous arrive de tomber sur une brocante, en l’occurrence ici, une braderie, puisque nous étions en Bretagne pour quelques jours de congé.
Et sous 30°C, ce qui, il faut l’avouer, est plutôt rare en pays breton !
En baguenaudant d’étals en étals, j’ai trouvé quelques pépites dont celle-ci : un appareil dit jumelle, très ancien. Vendu par un Monsieur âgé qui signalait sur son stand trente-cinquième et dernière année de braderie.
Fatigué, il avait déjà liquidé une partie de son stock et il lui restait quelques pièces, dont cet étrange appareil, que j’ai négocié, pour son plaisir et le mien, un petit peu.
Mais que je vous le présente …
Un peu d’histoire
A l’inspection du boitier, je ne découvre que les mots The Self Worker et la mention étrange Btè France et Etranger (breveté pour la France et l’Etranger), sur la gauche de la plaque avant, et à droite, un entrelacs de lettres dont je suppose qu’il s’agit des initiales du ou des fabricants.

La boite, en bois gainé de cuir, ressemble à une pyramide tronquée, en deux parties : un magasin amovible et le corps avec une face avant qui porte des réglages et l’objectif. Au dessus, un viseur rudimentaire qui s’appellera sans doute sportif.
En dessous, un filetage pour le fixer sur un trépied.

Voilà avec quoi je dois me débrouiller pour trouver des renseignements utiles et créer cet article.
Revenons sur le nom, The Self Worker (= le travailleur autonome), en anglais, alors que l’appareil est bel et bien français.
Commençons cette longue histoire …
Alfred Alexandre Pipon, coiffeur à Paris, avec son épouse, Claire Duplessis, auront trois garçons : Alexandre Jules (1865), Jules Alexandre (1870) et Emile Alfred Jean (1872).
Petit aparté : il faudra faire attention à ne pas mélanger les prénoms pour s’y retrouver !
A leur majorité, chacun des garçons disposent d’un bagage technique : Alexandre Jules est tourneur en cuivre, Jules Alexandre est ajusteur et Emile Alfred ajusteur en optique.
En 1890, Alexandre Jules termine son service militaire (5 ans à l’époque) et épouse ensuite Cécile Montès. Il auront un fils, Jean Jules Alexandre (1895).
Dès 1893, Alexandre Jules fait breveter un obturateur à vitesses réglables et pour le commercialiser, il crée une société familiale avec son frère Jules Alexandre, qui termine aussi sa période de conscription (plus courte, trois ans).
Leur association porte ses fruits et ils déposent de nouveaux brevets pour leurs inventions : une chambre pliante en 1894 et un obturateur s’intégrant dans l’objectif en 1895.
Avec sans doute un début de réussite commerciale, les deux frères créent une association de fait en novembre 1895, au nom de A et J Pipon, fabricants d’appareils photographiques. Alexandre Jules s’inscrit alors à la chambre syndicale des constructeurs et négociants en matériel photographique.
Ayant lui aussi terminé son service sous les drapeaux (trois ans aussi), Emile Alfred Jean se lance là encore dans la pratique photographique. Il dépose son premier brevet en 1897 pour un obturateur mécanique et en 1895 un second pour une chambre pliante elle aussi.
Loin de rester les bras croisés, ces deux frères se lancent dans la fabrication de matériel cinéma, alors très en vogue. Dans la foulée, ils déposent en 1896 un brevet pour le Cinographoscope. Pour pouvoir grandir, ils s’associent avec Monsieur Presseq et fondent ensemble la société Cinographoscope. Devant la réussite commerciale de cette entreprise, les frères la rachètent et reprennent leur indépendance.
A la Foire Universelle de Bruxelles (1897) ils obtiennent la médaille d’argent pour leur appareil détective le Cosaque et une médaille de bronze lors de la Foire Universelle de Paris (1900). L’appareil détective est un box, malheureusement très semblable au Kodak, ce qui leur vaut un procès avec la maison américaine, qui gagne celui-ci. Elle laisse toutefois six mois aux frères Pipon pour retirer tous les appareils Cosaque de la circulation.
Toujours en 1897, les frères Pipon déposent un brevet révolutionnaire : une enveloppe de sureté pour film photographique, l’ancêtre de la bobine de film qui inspirera celle du film 135mm, repris par … Kodak.

Les appareils détectives se vendent bien et les deux frères veulent créer un appareil de meilleure qualité, qu’ils présentent lors de l’Exposition de Rochefort (1898) et qui leur vaudra une médaille d’or. C’est le The Self Worker de notre article.
Cependant, dès 1899, c’est une période noire qui s’ouvre pour l’entreprise Pipon : le procès intenté par Kodak d’abord, puis le décès de Jules Alexandre.
Alexandre Jules doit alors gérer la succession de son frère, la refonte de leur catalogue (suite au procès) et modifier la structure de l’entreprise. Ce n’est qu’en 1900 que celle-ci est rebaptisée Société de Fabrication des Appareils A et J Pipon et qu’elle devient une Société Anonyme, dont l’objet social est tous travaux d’optique, de mécanique, d’ébénisterie et d’une façon générale tous travaux concernant la photographie.
Las, en 1902, il dépose le bilan de la SA mais garde la possibilité de continuer ses activités. Il développe un nouvel appareil jumelle, le Ultra. Puis il rejoint son plus jeune frère, Emile Alfred Jean, qui venait aussi de faire faillite. Les deux frères travaillent donc ensemble et sortent un appareil jumelle pliant (1903) puis ils développent la gamme d’appareils Français (1904).
Ils forment alors la Société Pipon et Cie, tandis qu’Alexandre Jules quitte la chambre syndicale des constructeurs et fournisseurs d’appareils photographiques.
Vers 1905, les deux frères se séparent : Emile Alfred Jean se tourne vers l’électricité civile et pour voiture tandis qu’Alexandre Jules continue la fabrication et la vente d’appareils photographiques.
Entre 1905 et 1910, il met en avant la fabrication des objectifs Pipon, notamment en faisant éditer des cartes postales qui portent la mention photo prise avec un objectif Pipon et en faisant référence à un photographe amateur qui remporte de nombreux prix, Jules Seeberger, en utilisant les objectifs Pipon.
Mais en 1913, l’entreprise est de nouveau déclarée en faillite et mise en concordat pendant huit ans, pour rembourser la moitié des dettes.
Alexandre Jules s’éteindra en 1923 après avoir déposé encore deux brevets en 1920 dont un pour une charnière de porte.
Présentation du The Self Worker


C’est un appareil dit jumelle à cause de sa tenue en mains, qui rappelle celle de l’instrument d’optique. Cet appareil évoluera régulièrement pour tenir compte des progrès techniques. Les premiers exemplaires datent de 1897 et celui qui nous occupe porte le n° 3332.

Le corps est en bois, recouvert d’un fin cuir noir. La platine qui porte l’objectif et les commandes est en métal, tout comme la porte et le fonds du magasin. Tout est en habit noir, sauf quelques pièces, en laiton doré. La platine est gravée du nom de l’appareil et son numéro (à droite) , puis des initiales AJP (à gauche)



L’objectif est en laiton et son bouchon est en cuir épais.

Sur le dessus, un viseur dit sportif, un verre marqué d’une croix rouge qui, lorsqu’il se soulève, libère une petite tige métallique, qui sert de mire. Il faut d’abord rabattre la tige avant le verre, qui la bloque. En appuyant ensuite sur la base de cette tige, elle libère le verre de visée.

Le format des plaques de verre évoluera aussi, passant du 6,5×9, 9 x12 ou 83 x108 (seulement en 1898), avec une mise au point à partir de 2m jusque l’infini.
Petite particularité de la mise au point : elle s’opère grâce à un levier situé sur la droite du boitier. En le déplaçant, on actionne une crémaillère qui fait avancer ou reculer tout le bloc avant.

Le magasin compte 12 plaques de verre, interchangeable. Un levier pivote sur une plaque de laiton, sur la gauche : c’est le verrou. Poussé vers l’avant, il libère le magasin, muni de sa plaque noire, qui cache les images et les plaques. Attention, il n’y a pas de protection si on oublie de la remettre en place lorsqu’on retire le magasin, donc risque de voile sur les plaques.





Le fonds du magasin comporte deux verrous, rectangulaires : si vous les mettez à l’horizontale, ils libèrent la porte du magasin. Ce dernier est équipé d’un compteur de vue sur le dessus.


Lorsque le magasin est retiré, on tombe directement dans la chambre, disons … assez rudimentaire !

L’obturateur est à guillotine, qui s’arme en tirant sur une tige, à droite, qui arme l’obturateur et fait monter le déclencheur, sur le dessus de la plaque avant. Il permet de faire une pose, en déplaçant un petit curseur, au dessus de l’objectif, noté P (pose) et I (instantané), et il dispose de plusieurs vitesses, régulées par la tension d’un ressort.




Étonnamment, les vitesses ne sont pas étalonnées. Par contre, elles sont variables, grâce à deux molettes, l’une en façade et graduée de 1 à 6 et l’autre, sur le côté gauche, graduée de 1 à 4.


Les objectifs sont, au choix, des A.J. Pipon, des Goerz ou des Zeiss-Krauss. Ici, c’est un F. Goerz de 100mm. Les ouvertures, qui se règlent avec un petit levier au dessus de l’objectif sont de 2/3 (!), 1, 2, 4, 8 et 16.

Par dessous, un pas de vis dit au pas du Congrès pour y fixer un trépied et un second, sur le côté droit.
C’est bien construit, solide, mais peu pratique à utiliser, du moins par manque d’habitude sans doute.

Tout fonctionne encore parfaitement (ouvertures de l’objectif, tirette de l’armement, déclencheur, réglage des vitesses, de la pose B, verrou, plaque noire, etc.).
D’autres marques (Gallus, Carpentier, Makenstein, Gaumont, pour n’en citer que quelques uns) se sont illustrées dans ces appareils-jumelles, qui ont eu leur heure de gloire entre 1890 et 1910). Ils seront remplacés par des folding, plus compacts lorsqu’ils sont repliés et au moins aussi perfectionnés, eux-même supplantés par les télémétriques puis les premiers réflex, plus polyvalents.
Les premières années de l’histoire des appareils photographiques sont riches de ces boitiers étonnants … Bien plus tard, nous verrons apparaître des jumelles couplées à un appareil photo, même en numérique, mais c’est une autre histoire.
C’est un objet curieux, vraiment de collection, d’autant que cet exemplaire est complet, avec son étuis en cuir épais garni de feutrine verte et son magasin rempli de plaques.
Que penser de cet appareil ?
Outre l’obligation de placer des plaques de verre dans le magasin et donc d’être encore capable de les enduire de produit adéquat, puis de les développer, ce boitier est intriguant : comment le charger et faire tourner les plaques ?
Autre question, comment bien le tenir pour viser et faire ses réglages avant de tirer sa première image ?
Bref, ce n’est pas un appareil à embarquer vite fait pour une balade. En tout cas de nos jours car, comme son nom l’indique, ce devait être un appareil photo destiné aux personnes qui se voulaient autonomes en matière de photographie.
Sa taille et son poids permettait en effet de l’emmener avec soi sans trop de soucis et ceux qui s’étaient habitués à son maniement devait le trouver facile pour l’époque et moins encombrant que les chambres traditionnelles.
Est-il encore utilisable ? Sans doute mais ce ne sera pas simple de le remettre en œuvre.
Sa place est plus, à mon humble avis, plutôt chez un collectionneur avisé ou un musée de la photographie. Son prix exprime sa rareté et il se négocie autour de 350€.
Je pense donc que je vais le proposer lors de la foire de Villers Bretonneux, en février de l’an prochain.
Vidéos d’illustration
Un peu de technique
- Fabricant Alexandre & Jules Pipon (France)
- Type : photo-jumelle
- Format : 9×12 sur plaque de verre
- Objectif : F. Goerz de 100mm
- Obturateur à guillotine, armement par tirette latérale; 6 vitesses (1 à 6) et 4 vitesses (1 à 4)
- Diaphragme en iris; ouvertures de f 2/3 – 2 -4 – 8 – 16
- Mise au point par avance de la platine, commandée par un levier qui actionne une crémaillère; mise au point minimale 2m
- Magasin de 12 plaques avec compteur automatique
- Remarque : Jumelle en bois gainé noir sans décentrement.
Grand viseur pliant.
Deux écrous de pied.
En façade, l’inscription THE SELF WORKER No3.332 Bté FRANCE & ETRANGER. Les Self-Worker mono en format 6,5 x 9 cm, stéréo 6 x 13 cm et 8 x 16 cm sont équipés d’objectifs de 9 cm.
Les Self-Worker mono en format 9 x 12 cm sont équipés d’objectifs de 120 mm, sauf celui-ci équipé d’un 100mm Goerz.
Des références
http://cinematographes.free.fr/pipon.html, https://www.club-niepce-lumiere.org/media/files/PDF-F/045.pdf, https://stereoantica.com/pipon-alexandre-jules-the-self-worker-9-x-12/, https://collection-appareils.fr/x/html/appareil-6849-Pipon_The%20Self%20Worker.html, https://www.autrefoislaphoto.com/musee/appareils-photographiques/appareils-jumelles/pipon-the-self-worker en français ; https://collection.sciencemuseumgroup.org.uk/people/cp135064, en anglais,
