Argentique

Un centenaire encore alerte, le Ernemann Rolf 1

Préambule

Alors que je désespérais de trouver quelque chose sur cette brocante du Brabant Wallon, j’ai découvert ce tout petit appareil dans une caisse, à côté d’un Zenit 12 XP. Propres, en bon état, le vendeur m’a expliqué que c’était un vieux monsieur qui les lui avait donné, pour les vendre, car il ne s’avait plus qu’en faire et que c’eut été dommage de les jeter. Nous sommes bien d’accord !

Si j’ai laissé de côté le Zenit, celui-ci m’a intrigué, d’abord par son nom : un Ernemann, une légende dresdoise qui sera absorbée par le géant Zeiss Ikon.

Bien sût, il a vécu, les traces sur sa peinture noire en sont la preuve mais à sa décharge, il fonctionne toujours sans soucis alors qu’il est plus que centenaire.

Mais nous allons voir cela ensemble …

Un peu d’histoire

Le nom de Zeiss Ikon revient souvent sur le site car ils furent prolifiques. Mais n’oublions pas que la marque est le résultat de la fusion d’entreprises connues, en 1926 : Ernemann fusionne avec ICA (Internationale Camera AG), Contessa-Nettel et Goerz pour former Zeiss Ikon.

Les débuts de l’histoire

Mais commençons par le début de l’histoire. En mai 1850 nait à Gernrode (Allemagne) un certain Johan Heinrich Ernemann. Il n’est pas issu des classes sociales favorisées et son enfance se passe dans une ferme pauvre. Après avoir fréquenté l’école primaire dans son village, il quitte sa région en 1866.

Portrait en noir et blanc d'un homme âgé avec une barbe blanche, portant un costume sombre et une cravate, les mains jointes devant lui.

Il ne sera pas enrôlé dans l’armée et échappe ainsi à la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Il s’inscrit en 1873 dans une école de commerce à Pirna. Ensuite, on le retrouve voyageur de commerce avant d’épouser, en 1875, la fille d’une dame tenant une mercerie. Qu’il fera prospérer et qui lui permettra d’économiser pour racheter les parts d’un magasin de photographe, petit à petit.

Pas n’importe quel magasin de photographie, celui de Wilhelm Franz Matthias, qui fabriquait des châssis d’appareils photo.

En 1889, les deux compères s’associent pour fonder la Dresdner Photographische Apparate-Fabrik Ernemann & Matthias, qui fabrique dans un premier temps des appareils en bois pour les studios et pour les voyageurs nantis. C’est la période des chambres Globus.

Appareil photo ancien en bois avec lentille et mécanisme d'extension.

Déjà H. Ernemann essaie de développer un côté industriel à une production autrefois individualisée et artisanale. Il introduit des machines à vapeur (1890) pour la production, sans plus devoir compter sur des fournisseurs externes pour les petites pièces métalliques, notamment, et le travail du bois.

Un industriel innovant et visionnaire

Las, mécontent de cette industrialisation, W. Mattias quitte l’entreprise un an plus tard, laissant seul aux commandes H. Ernemann, le photographe et industriel autodidacte.

Son entreprise dépose plusieurs brevets et publie son premier catalogue en 1896, année où il reçoit des prix lors de l’exposition Great Trade and Art à Dresde.

Autre innovation, il signe ses appareils de son nom alors qu’auparavant, c’était le nom des distributeurs que l’on y notait.

La qualité de ses fabrications, leurs innovations, la structure visionnaire de son entreprise le place sur le même pied que des grands noms, à Dresde, tels que Emil Wünsche ou Richard Hüttig, qui fusionneront en ICA pour éviter la faillite. Car Dresde est un centre reconnu pour la fabrication des appareils photo. Or trop de production et pas assez de commandes (les acheteurs doivent être assez aisés à cette époque pour se payer un appareil photo) et c’est la culbute.

Il a bien compris que l’industrialisation de la production est la condition sine qua non pour perdurer. Les fabricants de l’époque qui ne l’ont pas assimilé tombent en faillite les uns après les autres ou sont rachetés par ceux qui ont compris.

En 1899, il introduit son entreprise en bourse et pour protéger ses inventions, il dépose la marque Lichtgöttin (Déesse de la Lumière), utilisée sur les productions d’équipement de l’entreprise jusqu’en 1920, après quoi elle n’a été utilisée que pour leurs produits chimiques.

Mosaïque représentant une femme avec un visage vert, des cheveux longs et une couronne, entourée de motifs géométriques colorés.
Lichtgöttin ( = déesse de lumière, mosaïque à l’usine d’Ernemann, Dresde

Le logo suivant sera celui utilisé pour l’association avec Krupp (voir ci-dessous)

Logo d'Ernemann représentant une forme stylisée en noir et blanc.

Ernemann, c’est aussi du cinéma

Toujours à l’affut de marchés porteurs, en 1903, H. Ernemann lance sa première caméra cinéma destinée aux amateurs, la Kino. C’est d’ailleurs un bel exemple de l’approche, parfois agressive, de Ernemann : c’est Fridolin Kretzschmar qui, en 1902, avait inventé une telle caméra utilisant du film 17,5mm et destinée aux amateurs. H. Ernemann a bien compris l’intérêt de cette invention car sa Kino est très proche de cette invention, parfois en collaboration avec Kretzschmar, puis en détournant sa clientèle jusqu’à ce qu’il quitte le marché.

Un ensemble d’accessoires étaient prévus pour cette caméra. Mais soyons de bon compte, elle était destinée aux amateurs, certes, mais nantis.

Ceci dit, sur la lancée, et avec son fils Alexander, Ernemann a produit des films éducatifs et scientifiques destinés à ceux qui avaient un projecteur en 17,5mm (un film 35mm non perforé tranché dans le sens de la longueur avec des trous de pignon qui descendaient au centre). Ceux-ci devaient être excellents car il obtint un doctorat scientifique en 1924 grâce à eux.

Ernemann construit une nouvelle usine, non loin d’ICA, à Dresde, qui devient ainsi le centre de l’industrie photographique de l’Empire Allemand. Ensuite, sous l’impulsion de son fils*, la société se dote de contrôles qualité et d’un système d’apprentissage destiné au futurs collaborateurs.

*Alexander Karl Heinrich Ernemann (1878 – 1956) a fait des études en Amérique, notamment pour la gestion moderne des entreprises. H. Ernemann eut aussi d’autres enfants : Frieda Henriette Marie Therese (1876–1954), Anna Katharina Gertrud (1880–1940), Dora Bertha Johanna (1883–1942) et Fritz Henry Otto (1886–1941). L’épouse de Heinrich Ernemann, Marie Therese, décédait le 22 août 1917, onze ans avant lui.

L’entreprise développe un marché à l’international. Un exemple cité : l’Institut topographique russe de St Petersbourg à fait construire un équipement spécial basé sur 7 caméras Ernemann pour photographier, depuis un ballon, les opérations de la guerre russo-japonaise.

Portrait en noir et blanc d'un homme barbu avec des cheveux blancs, portant un costume, avec un cadre décoratif. Texte en plusieurs langues indiquant "Heinrich Ernemann, société anonyme pour la fabrication d'appareils photographiques, Dresden".

Vers 1907, Ernemann fabrique ses propres optiques (auparavant, c’était Carl Zeiss et Goerz qui le fournissaient) et se fait livrer le verre par Jena (ou Iéna). Il sortira aussi un réflex à objectif unique, une caméra panoramique et un projecteur de film de cinéma, l’Imperator, qui reçu de nombreux prix, notamment pour sa fiabilité. Quasi tous les cinémas de Paris se sont, par exemple, équipés en H. Ernemann.

La gamme de la production des entreprises Ernemann va donc maintenant des appareils à plaques aux appareils à pellicule, des projecteurs de cinéma, des appareils stéréoscopiques et des stéréoscopes (pour lire les films), ainsi que des appareils pour usages particuliers. Tous leurs produits sont reconnus pour leur innovation et la qualité de leur fabrication.

Pour la petite histoire, Ernemann employait un certain Johan Steenbergen, celui là même qui devait fonder plus tard Ihagee !

La Seconde Guerre mondiale

Las, la Première Guerre Mondiale pointe le bout de son vilain nez. Pendant celle-ci, l’entreprise va produire des appareils destinés à l’armée (caméra de mitrailleuse par exemple). La situation est précaire au début de la guerre mais bien vite, grâce aux commandes de l’armée allemande, l’entreprise réengage du personnel et trouve un débouché avec des appareils semblables aux Vest Pocket de Kodak, appareils destinés aux soldats sur le front et ailleurs. Ces appareils autrefois destinés aux civils eurent beaucoup de succès.

Le nom de la société change en 1917 et devient Ernemann-Werke AG. Trois ans plus tard, Ernemann crée, avec le géant de l’acier Krupp auquel il s’associe, un département dédié à la production des projecteurs pour cinéma, appelé Ernemann-Krupp Kinoapparate.

Au sortir de la guerre, en 1920, l’entreprise lance enfin la construction d’un nouveau bâtiment, avec un espace central en forme d’une tour de très grande taille. En 1923, Dresden-Streisen devint le siège de l’usine d’appareils photo. Le bâtiment existe toujours et est encore connu sous le nom de Tour Ernemann.

Autre petite histoire, au sujet de cette tour : c’est elle l’emblème de Pentacon ! C’est l’ogre est-allemand qui a avalé la moitié de Zeiss Ikon au sortir de la seconde guerre mondiale.

L’après guerre enfin

Dresde était vraiment à l’époque l’épicentre de l’industrie photographique allemande et même mondiale.

L’inflation qui suivi les années de guerre fut favorable aux exportations de la société, en tout cas jusqu’en 1923. Car dès 1924, il faut rationaliser et réorganiser pour, enfin, convaincre ICA (Internationale Camera AG – Dresde), Goerz (Berlin) et Contessa-Nettel (Stuttgart) de fusionner pour former Zeiss Ikon en 1926. Ce qui est une autre histoire …

Entre temps, Ernemann avait encore produit l’Ermanox (1925) avec un objectif immense de 85mm ouvrant à f1,8, assez unique pour l’époque. L’appareil sera suivi d’une version réflex en 1926.

Appareil photo vintage noir avec un objectif en verre, un boîtier rectangulaire et un couvercle supérieur repliable.
Un appareil étonnant et très en avance sur son temps que cet Ermanox (nox en latin veut dire nuit car l’objectif permettait de photographier par très faible luminosité, pour l’époque).

Au moment de son passage chez Zeiss Ikon, Ernemann avait alors déposé 213 brevets.

L’Ermanox sera abandonné en 1931. Cet appareil sortant de l’ordinaire devant s’incliner devant le Leica et le Contax, plus portables et d’aussi excellente qualité.

Heinrich Ernemann s’éteint en 1928. Son fils, Alexander, reste dans la société jusqu’à son décès, en 1956.

Finalement le nom d’Ernemann disparait au seuil des années quatre-vingt. Quoique la Ernemann CinoTec GmbH reste un producteur allemand de systèmes de projection encore de nos jours.

Présentation du Ernemann Rolf 1

Illustration d'une femme avec des bijoux et un coiffure élaboré, entourée de motifs géométriques, avec le texte 'ERNEMANN CAMERAS' en bas.

Le Rolf 1, sorti en 1922, était destiné aux débutants. C’est un appareil facile d’utilisation, sans trop de réglages mais fabriqué très sérieusement. Il sera produit jusqu’en 1923. Son corps est en métal embouti, sans doute du laiton (l’appareil pèse quand même 332gr, sans film à l’intérieur)

Nous pourrions le comparer au Vest Pocket de Kodak, légèrement antérieur dans sa première version.

A gauche, le Vest Pocket de Kodak ; à droite, le Rolf 1 d’Ernemann

Comme lui, l’appareil s’ouvre en abaissant une porte avant. Il faut ensuite faire avancer le bloc obturateur/objectif sur le rail place sur l’intérieur de la porte (ce n’est pas le plus évident à faire). Ceci étant fait, le soufflet est complètement sortir et tendu (c’est là que j’ai constaté une petite déchirure dans le mien).

L’obturateur maison n’a qu’une vitesse … modulable selon le photographe qui appuie sur le levier plus ou moins vite. Il est couplé à un levier, sur le côté gauche, pour régler l’ouverture, indiquée par des lettres et chiffres : M12 = Moment, soit le mode instantané à f/12, Z12 = Zeit pour le mode temps à f/12 et Z18 = mode temps à f/18.

Une prise, filetée, sur la droite, permet de fixer un déclencheur souple.

L’objectif est un Rapid Rectilinear de 75mm ouvrant à f12. La distance se règle en faisant coulisser l’ensemble sur un rail. Les distances sont gravée sur une échelle, à gauche du rail.

Le viseur est mobile, sur le dessus du bloc obturateur/objectif. On peut le faire basculer sur le côté pour les prises de vue horizontales. Disons que la visée est assez … aléatoire (j’ai pourtant bien nettoyé les verres et le miroir. Mais c’est très petit).

Sur la porte abattue, vous trouverez un filetage pour fixer un trépied. Elle tient fermement ouverte grâce à deux compas, sur lequel il faut appuyer pour libérer l’ensemble et refermer la porte.

C’est un appareil qui utilise du film en rouleau au format dit 127.

Pour ouvrir l’appareil, il faut tirer fermement sur le clip , au dessus, et le boitier s’ouvre en deux, découvrant la chambre. Les photos auront un format de 4x6cm.

Pour avancer le film, une simple clé, à l’opposé de laquelle vous trouverez un second filetage pour trépied.

Ici pas de compteur de vue mais une fenêtre rouge inactinique, qui ne porte pas de volet de protection.

Il existe une variante de ce modèle, qui réalise des images de 22x33mm sur pellicule 24×36. Attention, il s’agit du même film que celui du Ernemann Unette, c’est – à – dire un film au format 24x36mm mais avec un support en papier, comme le 127.

Le successeur, le Rolf 2 gagnera un meilleur obturateur et il sera possible de choisir entre plusieurs objectifs différents. Il était aussi recouvert d’une feuille de cuir véritable. Celui-là sera produit de 1923 à 1926.

Que penser de cet appareil ?

Comme je l’écrivais, les réglages sont très limités mais, contrairement au Vest Pocket de Kodak, ils sont plu clairs et accessibles.

Bien que très simple, on sent que l’ensemble a été assemblé avec soin et fait pour durer … longtemps : cet exemplaire est centenaire et toujours fonctionnel !

Ceci étant, c’est plus un appareil de collection qu’un boitier que l’on a envie de sortir pour prendre des photos, bien que le film 127 existe toujours (voir le site de Retrocamera.be).

Laissons-le se reposer, il a bien servi.

De fait, je suis très heureux d’avoir eu en mains mon premier Ernemann et je ne désespère pas d’en trouver d’autres, qui sait, un Ernemanox par exemple (on peut toujours rêver, non ?).

Quant à sa valeur selon l’état, les prix varient de 30 à 100€. Le prix d’un vieux Monsieur qui a vu passer deux guerres mondiales et une infinité d’autres conflits.

Un peu de technique

  • Appareil à soufflet, pliant Ernemann Rolf 1
  • Ouverture par porte abattance
  • film 127 pour image de 4x6cm
  • Objectif Rapid Rectilinear à simple ménisque de 75mm, ouvrant à f12 et f18
  • Obturateur simple
  • Viseur de côté, à la taille
  • Construction métallique

Des références

https://collection-appareils.fr/x/html/camera-2559-Ernemann_Rolf%201.html, https://fr.wikibooks.org/wiki/Photographie/Fabricants/Ernemann, https://collection-appareils.fr/x/html/appareil-10070-Ernemann_.html, en français ; https://camera-wiki.org/wiki/Ernemann_Rolf_I, https://collection.sciencemuseumgroup.org.uk/objects/co16160/ernemann-rolf-1-folding-bellows-camera-for-rollfilm-no-127-v-p-k-rollfilm-camera, https://camerapedia.fandom.com/wiki/Ernemann_Rolf_I, https://camera-wiki.org/wiki/Ernemann, https://en.wikipedia.org/wiki/Heinrich_Ernemann, https://www.historiccamera.com/cgi-bin/librarium2/pm.cgi?action=app_display&app=datasheet&app_id=3285, https://stereoscopyhistory.net/compendium/ernemann, en anglais ; https://www.engel-art.ch/ernemann-rolf-i/, https://saebi.isgv.de/biografie/Heinrich_Ernemann_(1850-1928), en allemand