Recherche rapide : Préambule – Un peu d’histoire – Présentation du l’inconnu – Que penser de cet appareil ? – Un peu de technique – Des références
Préambule.
Cet inconnu est le troisième appareil trouvé lors de cette brocante, comme le Hollywood et le Norca.
Il est en aussi mauvais état : le cuir se détache partout, le soufflet est percé, des tirettes sont pliées, une réparation de fortune pour la manivelle d’avance du film, mais il fonctionne toujours.
Mais j’ai beau le retourner dans tous les sens, je ne vois pas de marque, hormis celle de l’optique, un Erinar Anastigmat de 75mm ouvrant à f3,5.
Voilà qui promet d’être amusant …
Un peu d’histoire.
Une recherche sur base de l’objectif ne m’a pas permis de le trouver. Puis je l’ai pris en photo et essayé via Google images et là, bingo : il s’agit soit d’un Semi Kulax, soit d’un Kiko Semi double viseurs !
Ce sont des appareils japonais, produits par Kigawa, une société d’optique, qui commence à produire des appareils photo au milieu des années trente. Le distributeur de la marque, de 1930 à 1940, s’appelait Optochrom-sha, puis Nichiei Shōkai et ensuite Kikō Shōji. Il y eut aussi – tant qu’à compliquer les choses, des appareils qui portaient le nom d’Optochrom, sans forcément être des produits Kigawa.
Et, tant qu’à faire, Kigawa a aussi distribué d’autres appareils et accessoires que les siens, comme le Baby Germa et le Semi Germa, produits par Tōkyō Shashin Kōgaku.
Mais toujours est-il qu’elle a produit des appareils de différents formats :
- au format 5×6, comme le Semi Chrome A et B (1937), Tsubasa Super Semi II (1940), le Tsubasa Semi Tree (1941), le Semi Kulax (1941)
- au format 6×6, comme le Gotex (1941) et les Popy Six I et II (1941) sur film 127
- au format 4×6,5 le Tsubasa Chrome Télescopic (1937), le Tsubasa Spring (folding – 1937) sur film 127
- au format 3×4 le Baby Oso (1937), le Tsubasa Arawashi (1937) sur film 127
On peut diviser la vie de cette société en période avant/pendant la Seconde Guerre Mondiale et en après celle-ci.
Commençons par le début : on découvre la société Optochrom-sha dans des publicités dès 1936 – 37. Elle vendait des appareils photo ayant pour marque Chrome et Tsubasa, qui utilisaient des films 120 ou 127. Le fabricant de ces appareils aurait été, déjà, Kigawa Kōgaku. Les appareils étaient souvent marqués K.A. pour Association Kigawa, un groupe formé par la marque et Optochrom.

Dans le méli-mélo des noms et entreprises, Nichiei Shōkai Honten (second nom d’Optochrom) signifie société de vente anglo-japonaise. C’est assez paradoxale car le Japon était l’allié de l’Allemagne pendant la guerre mais quelques japonais anglophiles dirigeaient l’entreprise. Cela se retrouve dans le nom Kiko Three, écrit en anglais sur les premiers appareils photo.
Vous suivez toujours ?
Ce n’est pas terminé car Kikō Shōji Gōshi-gaisha (le troisième nom d’Optachrom) est une contraction de Kigawa et Kōgaku. D’ailleurs tout ce beau monde était logé à la même adresse.
Bref, Kigawa abandonne les films 127 pour se concentrer sur des 4,5×6 et 6×6 sur film 120 et elle fabrique ses appareils sous la marque Kiko.
Le Kiko Semi (4,5×6) – 1941- et le Gotex (6×6) – 1941 – semblent avoir été les derniers appareils produits pendant cette période troublée.
Cependant, comme toutes les entreprises de pays en guerre, elle fut aussi priée de participer à l’effort de guerre, sans doute en fabriquant des optiques, voire tout autre chose mais les informations sont plus que rares à ce sujet.
1946, cette guerre que l’on disait être la dernière a vu la capitulation du Japon dans l’horreur des bombes de Hiroshima et Nagasaki.
Nouveau nom pour Kawaga, qui préfère justement rester discrète sur sa participation dans l’effort demandé par l’armée impériale. Elle s’appelle dorénavant Shin Nippon Kōgyō K.K.
Le folding (pliant) Kiko Semi en 4,5×6 est à nouveau proposé au milieu de 1946 mais le nom de la société sera absent des publicités.
Quelques autres boitiers sortiront encore comme le toujours vaillant Gotex, le Tsubasa Semi (1950), le Poppy et même des TLR, le Tsubasaflex (1951), le Graceflex (1952), par exemple. Il y eut même le prototype d’un SLR, le Carlflex 6×6 (1952).
Après la Seconde Guerre Mondiale, la société s’est brièvement appelée Shin Nippon Kōgyō, avant de redevenir Kigawa Kōgaku. On la retrouve sous un dernier patronyme en 1952, Carl Kōgaku. Etait-ce le champ du cygne ? La société disparait en 1953.
L’inspiration du Semi Kulax et du Kiko Semi est … allemande, celle du Zeiss Ikon Nettar en particulier, sauf que le Nettar s’ouvre vers l’avant et celui-ci sur le côté gauche mais il garde la jambe droite repliable, celle qui assure le bon déploiement du soufflet et la mise en place du bloc obturateur/objectif.
Toutefois, le Kiko Semi – car c’est bien de ce dernier dont il s’agit ici – est une amélioration du Semi Kulax (1940) : il en diffère essentiellement par le système de mise au point de l’objectif, monté sur une rampe hélicoïdale. Pour le reste, le corps de l’appareil ne change pas et présente cette particularité d’un double viseur, nous allons y revenir. Sachez, pour être complet, que le Kiko Semi a aussi existé avec un simple viseur pliant. Pour ce type de Kiko Semi, il y eut une production avant et une production après guerre (1946 pour les derniers). Etait-ce un appareil destiné à être moins cher que l’autre version ? En tout cas, de nombreux exemples montrent que ces appareils donnent plutôt l’impression d’avoir été monté de bric et de broc, tantôt avec un obturateur Kiko, tantôt sans ; parfois avec un objectif à rampe, parfois sans. A-t-on utilisé des fins de stock pour les assembler ? C’est probable, en temps de guerre, les entreprises pouvaient être rationnées et il fallait taper dans les anciens stocks pour fournir les boitiers demandés.
Une chose est (quasi) certaine, Kigawa n’a pas gardé beaucoup de traces cohérentes de ses productions, ce qui complique les recherches.
Ainsi, par exemple, l’exemplaire que je possède n’a aucun marquage, ni sur le cuir qui couvre le boitier, ni sur le dessus du double viseur alors que le cuir devait être gaufré Kiko à l’avant et Kiko Semi à l’arrière et que le logo KSK devait être rapporté sur le capot du double viseur.
Présentation du Kiko Semi.
Ce qui frappe d’abord sur cet appareil, c’est le court capot métallique qui occupe juste la taille de la porte et qui présente deux viseurs. On pourrait croire qu’il s’agit d’un télémètre mais non, ce sont bien deux viseurs distincts. Celui de droite est un viseur poitrine alors que le second est un viseur à hauteur d’œil. Et pour achever la symétrie de l’ensemble, deux boutons de chaque côté du bloc des viseurs : à gauche, le déclencheur, à droite, le bouton pour libérer la porte qui va permettre au soufflet de se déployer.

Aucun des viseurs ne porte de marque pour le cadrage.
Lorsque le soufflet est donc déployé, il porte à son extrémité, comme le Nettar, un bloc obturateur/objectif.
Sur cet exemplaire, pas de marque pour l’obturateur. On peut penser qu’il s’agit d’une fabrication maison et il est noté, pour les vitesses T – B – 5 – 10 – 25 -50 – 100 – 200. Certains modèles pouvaient aller jusqu’au 1/300s (Kiko Compur) voire le 1/500s (Rapid Kiko). Un pas de vis fileté, sur la tranche de l’obturateur, permet de placer un déclencheur filaire.
Vous pouvez voir ici une pièce pliée (sous le filetage pour le déclencheur filaire). En fait il me faudra démonter l’ensemble obturateur/objectif car tout l’ensemble a tourné et cette pièce devrait être en haut. Elle a été pliée lors de la fermeture de la porte par des mains peu soigneuses.

L’objectif, monté donc sur une rampe hélicoïdale (comme le Gotex 6×6 avant lui), est un triplet. Un Erinar anastigmat de 75mm ouvrant à f3,5 jusque f32 (marquée dans une progression inhabituelle de f3,5 – f4,5 – f6,3 – f9 – f12,5 – f18 – f32). Sa mise au point minimum est de 1m jusque l’infini.

La vitesse se règle avec une bague crantée et l’ouverture avec une tirette en forme de croisant.
L’appareil se charge avec du film 120 et produit des images de 6×4,5cm. Pour ouvrir le boitier, il faut tirer sur la languette du verrou, à droite. Le compteur est en fait la fenêtre en rouge inactinique, que l’on peut fermer grâce à un petit volet coulissant.

Petite remarque : lorsque le corps est ouvert, on remarque les mêmes découpes que sur le Zeiss Ikon, qui doivent améliorer l’étanchéité de l’appareil à la lumière.
L’avance du film est confié à une clé, en dessous, qui n’assure que cette fonction, elle n’arme pas l’obturateur et n’empêche pas les doubles expositions.
Un pas de vis (pas du Congrès) est situé sous l’appareil.
Le déclencheur, situé sur le dessus à gauche, en symétrie avec le bouton pour ouvrir la porte, actionne un levier qui doit pousser une pièce mais cet exemplaire n’est plus monté normalement car ledit levier pousse dans le vide.
Que penser de cet appareil ?
Honnêtement, s’il ne m’avait pas intrigué avec son double viseur, je pense que je ne l’aurais pas pris car il est plus proche de l’état d’épave que celui d’appareil photo.
Mais il est rare (et pour une fois, je pèse mes mots), surtout en Europe. Il va donc mériter une restauration que j’espère pouvoir soigner.
Ce qui me gêne le plus, c’est le soufflet car il va falloir le remplacer : tout en cuir d’une seule épaisseur, il est fendu à un endroit et pas loin de l’être ailleurs. Si quelqu’un a une idée où on peut en faire refaire, je suis preneur.
Ceci étant, l’appareil reste original mais s’il s’est inspiré du Nettar, ce n’est pas la même qualité de fabrication, cela se sent.
Là où cet exemplaire est vraiment original, c’est dans l’absence totale de marquages. J’ai pu lire qu’il avait existé une très petite série dans le cas, ce qui augmente l’attrait de ce boitier. Malheureusement, l’entreprise n’était pas un exemple de rigueur dans ses catalogues et sa disparition il y a plus de 70 ans n’arrange rien.
Je reviendrai dans quelques temps, celui de le remettre en état sans le dénaturer, pour vous le représenter en meilleure forme.
Des références.
https://www.worthpoint.com/worthopedia/kiko-semi-japanese-wartime-folding-1824494694, https://camera-wiki.org/wiki/Kigawa, https://camerapedia.fandom.com/wiki/Semi_Kulax_and_Kiko_Semi, https://camera-wiki.org/wiki/Semi_Kulax_and_Kiko_Semi, https://camera-wiki.org/wiki/Kigawa, en anglais ; http://www.remus.dti.ne.jp/~inasan99/camera/nostalgic_camera.html, en japonais.
