Argentique

Le Beauty Super L

Préambule.

C’est bien sur une brocante que j’ai trouvé ce bel appareil, mais je ne me souviens plus de laquelle car cela fait un moment que je devais vous le présenter, comme d’autres d’ailleurs, qui attendent sagement.

Là j’ai craqué parce que le boitier était magnifique et sa gaine en cuir mérite juste un bon nettoyage et un brin de baume pour cuir pour retrouver tout son éclat.

Et, de plus, j’avais le sentiment que ce n’était pas un appareil très courant car c’était bien la première fois que je voyais ce modèle.

Mais commençons par le début …

Un peu d’histoire.

La société Taiyodo, de Tokyo, a eu une idée originale pour lancer ses premiers appareils photo : elle a fait paraître dans le Ars Caméra (un magazine japonais pour les amateurs de photographie) une petite annonce singulière. En effet, elle s’engageait à échanger des appareils usagés contre un appareil de qualité. Nous étions en 1946.

Source : heyjohnbear. La première publicité connue de Camera Taiyodo, écrite en chinois traditionnel
(appareil photo en japonais), et trouvée dans les numéros de janvier et juillet 1946 du magazine Ars Camera. Cette coupure de presse indique
Achetez à un prix élevé, appareil photo de haute qualité et Échange bienvenu.

Si au début l’entreprise vendait des appareils d’occasion, à partir de 1948, installée à l’arrière du magasin, elle commence à fabriquer ses premiers boitiers sous le nom de Taiyodo Koki KK.

Il me faut faire un aparté ici. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le Japon est vaincu et occupé par les américains (430.000 soldats), des anglais du Commonwealth (40.000 soldats) et des milliers de contractants, civils, pour la reconstruction du pays. Pays exsangue qui peine, comme tous les pays au sortir de la guerre, à reprendre un rythme de vie à peu près normale. De plus, les conditions dictées par les vainqueurs sont drastiques pour les produits fabriqués. Par exemple, les appareils photo devaient être vendus aux troupes d’occupation avant toutes ventes aux citoyens, qui se voyaient eux en plus taxé à 120% du prix. Dès lors, les quelques appareils que les Japonais pouvaient encore s’acheter – et ce n’était pas une priorité à l’époque – étaient ces fameux subminiatures dont vous ait présenté un exemple, le Hit.

Le premier produit fut le Meteor, un tout petit appareil qui utilisait le film 17,5mm, qui sera suivit ensuite par un Vestkam, un Epochs et un Beauty 14

Ces petits appareils étaient construits sérieusement et très bien finis, avec un viseur intégré dans un long capot, un gros bouton pour l’avance du film, offrant un design élégant. Le dos s’ouvre sur charnière, après avoir fait coulisser une languette, sur la tranche. Le plan film est légèrement incurvé pour corriger les aberrations de l’objectif. La bobine porte un film de 17,5mm pour un négatif de 10 poses de 14x14mm.

Ces subminiatures, très simples (mise au point et ouverture fixes), étaient de ce fait les seuls vraiment abordables pour les Japonais. Toutefois, les occupants, et les américains en tête, ont massivement exporté ces minuscules boitiers, qu’ils trouvaient amusants et sont souvent devenus des cadeaux, voire des appareils offerts comme jouets alors qu’ils étaient pleinement fonctionnels.

Je vous encourage vraiment à relire l’article sur le HIT déjà évoqué, l’explication sur les films et leur histoire y est relatée.

Parallèlement à ces subminiatures, Taiyodo lance le Spy 16 et le Beauty 16, des appareils qui utilisent eux le film en 16mm. Encore un film réduit en taille. Comme les films du Météor ou du Hit, il est découpé dans une pellicule de 24x36mm. Economie, économie …

Puis il lance (1950) le Beauty Six, un TLR , tout comme le Beautyflex. Notons que c’est à cette époque que la majorité des boitiers vont s’appeler Beauty : Beauty Flex, Beautycord, Beautyflex & Beauty (6×6 TLR), Reflex Beauty (reflex 6×6 – 1954), Beauty 35 (viseur 35mm – 1955), Beauty Super 35 & Canter Beauty (télémètres 35mm – 1955).

Comme vous le découvrez, la firme élargit sa gamme : des appareils en 24x36mm, en 6x6cm (film en bobine de 120) ; des fix-focus, des télémétriques, des TLR (bis-objectifs), des SLR (réflex), finalement une gamme complète.

Taiyodo Koki, en plus de vendre ses propres appareils, fabriquait des boitiers pour Miller Outcalt (Santa Monica) un détaillant d’appareils et équipement photographique, pour le géant de la vente par correspondance américain, Montgomery Ward (Chicago) et pour la United States Camera Corporation ; pour la SCL canadienne, ainsi que pour Fodor, le grand détaillant néerlandais par lequel 99% de la production japonaise est entrée en Europe.

Mi 1957, la société change de nom et s’appelle désormais Beauty Camera KK, vraisemblablement pour faire correspondre son nom à celui de ses produits, qui se vendent bien.

Mais revenons à notre Beauty, en version en 35mm. Sorti en 1955, il sera un des premiers appareils photo à proposer un levier d’armement qui fait avancer le film et arme l’obturateur (seul le Minolta A est antérieur).

Cet appareil possède un viseur fixe (sans télémètre), un bloc objectif/obturateur fixé à la carrosserie. L’objectif est un 45mm ouvrant à f2,8 ; l’obturateur, un NKS-FB Prontor (avec des vitesses de 1 sec., 1/2, 1/5, 1/10, 1/25, 1/50, 1/100, 1/300, +B).

Pour la petite histoire, il sera rebadgé en Milo 35 pour Miller Outcalt (le vendeur de Santa Monica), en Ward 35 pour Montgomery Ward (Chicago) et en Gen 35 pour la vente au Canada. Pour compliquer encore un peu les choses (amis collectionneurs, je suis de tout cœur avec vous !), selon les appellations, il existent de nombreuses variantes au niveau des lentilles, des obturateurs et de détails cosmétiques.

Source : heyjohnbear. Les 4 logos des différentes variantes sur un même thème.

Le Super 35 sera le premier boitier équipé d’un télémètre couplé produit par Taiyodo Koki en 1956 -57. Le terme Super, parfois réduit au S, était régulièrement utilisé par les fabricants allemands dans les années 50 pour désigner les boitiers équipés d’un télémètre. C’est clairement un développement du modèle 35.

Ce Super 35, premier du nom proposait un objectif Canter de 45mm ouvrant à f2,8, une construction à 5 éléments. Le diaphragme, constitué de 10 pales, se fermait à f16.

Et comme faire simple semble bien compliqué, le premier modèle avait un obturateur Copal proposant une vitesse maximale de 1/300s mais la firme a lancé en même temps deux autres modèles presque identiques si ce ne sont des détails cosmétiques et dont l’un avait un obturateur avec une vitesse maximale de 1/500s.

Enfin, en 1958 -59, apparait le Beauty Super L. C’est toujours un télémétrique couplé mais il introduit un élément nouveau, un posemètre intégré. Et cette fois, c’est la Beauty Camera Company qui est le maître d’œuvre de ces nouveaux appareils, qui rompent aussi avec le design de leurs prédécesseurs.

Présentation du Beauty Super L (ou Beauty Varicon SL).

Comme je l’écrivais en préambule, ce qui m’avait attiré vers ce boitier, c’était son côté singulier. Même si, en y regardant de plus près, on a une impression de déjà vu : un Contax, un Kiev 4, un Yashica, … ?

Non, car il fut un des premiers à posséder une cellule, non couplée. C’est une cellule au sélénium (fabriquée par Seiko Electric Industries, le fabricant des posemètres modernes Sekonic) avec un couvercle à rabat, coupé d’une petite fente au milieu. En cas de forte lumière, on laisse le rabat fermé et en cas de faible lumière, on le relève, en appuyant sur le petit bouton sur le côté. Un système simple mais toujours utile pour protéger ces cellules, car celle de cet exemplaire fonctionne toujours.

A l’origine, il pouvait être vendu avec un amplificateur, c’est-à-dire une cellule au sélénium supplémentaire, que l’on enfiche sur le boitier quand on veut augmenter la sensibilité de la cellule mère, notamment en cas de très faible lumière.

Ce qui explique que la lecture de l’échelle de lumière travaille sur 3 points : high (haute), low (basse) et amplified (amplifiée). Il y a encore des repères de compensation d’exposition en cas d’utilisation de filtre jaune (+1 arrêt) ou orange (+2 arrêts). Les sensibilités de film sont comprises entre 6 et 800Asa. N’oublions pas qu’à l’époque, les films étaient relativement peu sensibles.

Vue rapprochée du dessus d'un appareil photo Beauty Super L, mettant en évidence le posemètre et les réglages d'exposition.

Le réglage de l’exposition se fait avec le système LV (light value = valeur de lumination), comme sur les Yashica Minister III (1966) et Minister D (1964).

L’objectif est un Canter-S de 45mm ouvrant à f1,9 jusque f16. Il est en 6 éléments et 4 groupes, traité au Lanthanum.

Appareil photo Beauty Super L avec objectif Canter-S de 45mm, exposant un design vintage en métal sur fond flou.

L’obturateur est un Copal SVL (ou MXV selon des publicités et le mode d’emploi) donnant les vitesses de 1s à 1/500s, plus pose B. La synchronisation du flash sur X se fait à toutes les vitesses ; en cas d’utilisation de flash à ampoules et selon le type d’ampoules (M ou F), la synchro se fait entre 1s et 1/60s. Il faut toujours bien vérifier sur quelle lettre la tirette du flash est positionnée – M ou X – pour éviter des déboires et aussi parce qu’en position M, on ne peut pas faire démarrer le retardateur de 10s (tirette sous l’objectif). La griffe du flash est dite froide puisqu’il n’y a pas de contact. Une prise coaxiale est sous l’objectif, pour brancher le flash.

Le réglage de la distance se fait avec le gros bouton fixé à la bague des distances. Il vous permet de voir nettement le patch carré orangé au centre du viseur pour effectuer la mise au point, via le télémètre.

Pour la vitesse et l’ouverture, comme je le précisais ici au dessus, on travaille avec le système LV, soit indice de lumination. Selon la lecture du posemètre, vous trouvez un numéro, que vous notez sur le barillet de l’objectif via la bague de réglage LV, qui est couplée à l’ouverture et modifie la vitesse selon la combinaison LV : LV 13 = 1/60s + f11 ou 1/30s + f8 ou encore 1/15s + f11.

Cette méthode permet de modifier en une fois la vitesse et l’ouverture, selon l’indice de lumière reçue. On peut évidemment débrayer le système et revenir à un réglage tout manuel.

Pour charger un film dans la chambre, il suffit de tirer sur la languette du verrou, sur la tranche gauche, et le dos pivote sur sa charnière. Lorsque l’on arrive au terme de sa bobine, il suffit d’appuyer sur le petit bouton sur la semelle et de rembobiner le film avec la manivelle. Du classique.

Le viseur, large et clair, est collimaté avec lignes pour la correction de la parallaxe. La base du télémètre est assez courte (+/- 4cm) mais il reste précis et facile à régler.

Le compteur de vue se remet à zéro lorsque l’on ouvre le dos de l’appareil.

Vue détaillée du haut d'un appareil photo vintage, montrant les mécanismes de réglage de l'exposition et de l'obturateur.

Un filetage pour un trépied se trouve aussi en dessous, au milieu de la semelle.

Vue de face d'un appareil photo vintage Beauty Super L, avec un design minimaliste et un objectif Canter de 45mm, sur un fond de bureau avec un clavier et un écran d'ordinateur.

L’appareil est tout en métal et offre une bonne tenue en mains.

Si le sac tout près qui l’accompagne porte une lanière, deux broches permettent d’en fixer une directement sur l’appareil si besoin. Ce genre de sac est toujours un avantage pour bien protéger le boitier.

Que penser de l’appareil ?

Franchement, je le trouve beau. De ces appareils faits pour durer et près de 70 ans plus tard, il fonctionne toujours parfaitement (bien que sur cet exemplaire, il faille régler le télémètre).

Il est lourd (767gr) et rassurant. Sa seule faiblesse est la cellule au sélénium, qui va s’épuiser (même si celle de cet exemplaire est toujours active). Ce qui n’empêchera pas l’appareil de toujours fonctionner, il vous faudra juste prendre une cellule à main.

Si ce boitier peut se trouver aux USA, il est extrêmement rare en Europe.

C’est donc une belle pièce, qui ravira le collectionneur.

Mais c’est avant tout le témoin d’une industrie qui, exsangue, s’est montrée inventive et qui a misé sur l’ingéniosité et la qualité pour se relever, notamment dans le domaine des appareils photos.

S’il est vrai que de nombreux modèles japonais ont été copiés sur ce que l’Allemagne a produit de mieux, ils ont su rapidement s’en éloigner pour créer leurs propres produits et, nous connaissons maintenant l’histoire, ravir la première place dans un marché très concurrentiel.

Au tournant des années septante, le Japon avait remporté tous les marchés du reflex, des fix-focus, des télémétriques et des moyens formats. En Europe, quelques rares marques, dont Leica, Hasselblad, Rolleiflex, par exemple, tentaient de résister, en faisant d’autres choix.

En tout cas, je suis content d’avoir trouvé ce beau Beauty Super L.

Vidéos d’illustration.

Un peu de technique.

Pour le mode d’emploi, c’est par ICI.

  • Beauty Super L, aussi appelé Berauty Varicon SL, Japon, 1958 -59
  • Objectif couplé Canter-S 45mm ouvrant à f1.9 – f16 avec 6 éléments en 4 groupes, traité au Lanthanum
  • Réglages de l’objectif sur l’échelle de la valeur lumineuse (EV) : réglage EV effectué avec la bague avant adaptée aux bagues d’ouverture et de vitesse d’obturation.
  • Obturateur Copal-SVL, vitesses de 1s à 1/500s, plus pose B ; synchro flash à toutes les vitesses (X), de 1s à 1/60s pour les flashs à ampoules M ou F, griffe froide, prise coaxiale
  • Posemètre au sélénium Seiko non couplé, intégré à l’échelle EV, avec cellule de rappel au sélénium amovible montée sur des broches au-dessus du panneau avant droit. Le compteur a été indexé pour les lectures en haute ou basse lumière et pour les lectures avec cellule d’appoint.

Des références.

https://vintagecameralab.com/beauty-super-l/, https://camera-wiki.org/wiki/Beauty_Super_L, https://heyjohnbear.wixsite.com/taiyodo/beauty-super-l, https://collectiblend.com/Cameras/Taiyodo-Koki/Beauty-Super-L.html, https://camerapedia.fandom.com/wiki/Beauty_Super_L, https://collectiblend.com/forum/viewtopic.php?f=5&t=4394, https://en.wikipedia.org/wiki/Camera_Taiy%C5%8Dd%C5%8D, https://camera-wiki.org/wiki/Taiy%C5%8Dd%C5%8D, https://heyjohnbear.wixsite.com/taiyodo en anglais ; https://www.collection-appareils.fr/x/html/appareil-10424-Beauty_Super%20L.html, en français.