Argentique

Un superbe ensemble au charme désuet : une chambre portative Friedrich Deckel et son trépied d’époque

Préambule.

Ce bel ensemble a failli ne jamais être réuni, l’appareil étant jeté dans une caisse et son trépied, loin, dans une autre, tous les deux dans un fatras de choses assez innommables.

Mais voilà, ce jour là St Daguerre était avec moi et j’ai pu les remettre ensemble et partir avec pour un prix très très convenable.

Un ancien appareil photo avec un étui en cuir et des accessoires photographiques sur une surface claire.

Rentré à la maison, il me restait à les nettoyer tous les deux, quelques traces d’humidité étaient présentes sur le cuir de l’appareil et son sac en cuir.

Un peu d’huile de coude puis de cirage et revoilà cette paire en pleine forme.

Un peu d’histoire.

Comme pour la Certo et la Ihagee que je vous proposais il y a peu, il n’y a pas de marquage sur le boitier. Juste un nom délicatement écris en cursives sur le pourtour du combiné objectif/obturateur : F. Deckel – München.

C’est, un peu court, mais essayons de trouver qui est derrière cette chambre de belle facture ?

Tout d’abord, l’obturateur, un Compur qui fut fabriqué par … Friedrich Deckel AG, à Munich dès 1903.

A l’origine était Friedrich Wilhelm Deckel (1871–1948), un mécanicien de précision qui travaillait pour Zeiss à Iéna dès 1889. Il quittera l’entreprise pour fonder son propre atelier, fin 1898.

Il s’associe avec Christian Bruns, un autre mécanicien de précision qui a développé l’obturateur central Compound. Ensemble, dès 1903, ils fondent la Bruns & Deckel à Munich. Ils fabriquent l’obturateur Compound et le commercialise.

En 1905, Monsieur Bruns quitte la société et continue à développer des obturateurs pour son propre compte, comme le Compur, développé pour les temps d’exposition lents. Dès lors, Friedrich devient le seul propriétaire de l’entreprise devenue la Friedrich Deckel GmbH.

L’entreprise acquiert de nouveaux actionnaires en 1910 et pas n’importe lesquels : Carl Zeiss, Bausch & Lomb et Alfred Gauthier. Zeiss, qui vient d’acquérir les brevets du Compur, les fait fabriquer sous licence par Deckel.

Une des spécificités de Deckel était qu’il fabriquait en interne les machines-outils de précision et les moules nécessaires à la fabrication des appareils photo. Comme à l’époque de telles machines étaient peu disponibles sur le marché, la société va vendre de plus en plus de machines-outils, et ses obturateurs, à d’autres fabricants, comme l’Agfa Camerawerk par exemple. Finalement, l’activité de construction des machines est devenue l’activité principale de l’entreprise.

C’était une société moderne pour son époque : elle a introduit la journée de huit heures en 1912 pour son personnel (elle comptait 500 employés en 1914). Elle continue à se diversifier et s’intéresse au monde de la voiture. Elle fabriquera des pompes d’injection pour moteurs essence ou diésel (1924). En 1940, elle fabriquera d’ailleurs l’injection du moteur d’avion BMW 801.

Mais pour en revenir au monde de la photographie, elle conçoit le concept d’échelle de valeur lumineuse (LVS) et développe la fameuse échelle de valeur d’exposition (EVS). Elle va distribuer des obturateurs qui utilisent des fermetures couplées à une valeur lumineuse et en faire la norme. Vous trouvez souvent cette échelle sur les appareils des années cinquante, notamment chez Rollei Hasselblad, Voigtländer, Braun, Kodak, entre autres. Ces obturateurs sont souvent liés à une monture d’objectif à changement rapide, couplée aux obturateurs, la fameuse baïonnette DKL.

Les américains ont repris le principe de la valeur lumineuse dans le système APEX en 1960.

De plus en plus, pourtant, l’entreprise se concentre sur la production de machines-outils de grande précision. Elle changera plusieurs fois de nom au gré des acquisitions, fusion et faillite. En 2009 elle passe entièrement dans le giron de la société japonaise Mori Seiki.

La production d’obturateur pour appareils photo a été arrêtée en 1973, sauf pour quelques Hasselblad équipés d’objectifs Zeiss. Celle-ci cessera définitivement en 1976 et la production sera reprise par l’usine Alfred Gonthier (Prontor).

Nous pouvons résumer les obturateurs de la Friedrich Deckel :

1904 – Obturateur à lames composées avec échappement pneumatique à air
1911 – Obturateur à lames Compur avec échappement mécanique à engrenages plus précis
1928 – Retardateur supplémentaire Compur V
1935 – Compur-Rapid vitesse d’obturation la plus courte 1/500 s (1/400 pour un obturateur plus grand)
1951 – Synchronisation flash supplémentaire Synchro-Compur X et M
1958 – Monture DKL d’une monture à baïonnette incluant un obturateur Synchro-Compur avec couplage LV

Ah, me direz-vous, cela ne nous avance guère !

Reste, peut-être à voir du côté de l’objectif, un Boyer Topaz de 105mm ouvrant à f4,5.

Vous verrez, c’est aussi un pied de nez à l’Histoire …

Antoine Boyer fonde en 1895 les Etablissements Boyer, qui fabriquent des objectifs. Ce n’est pas une grande entreprise, il n’y a que quatre employés. Par la suite, André et Marcel Boyer, ses fils, prennent la relève et le nom de la firme évolue en Boyer Frères. Elle n’est guère plus grande (6 employés).

En 1925, André décède et son frère, Marcel refuse de diriger seul l’entreprise, qu’il vend alors à un opticien d’Orléans, Abraham Lévy. Son fils, André avait été commercial chez Lacourt-Berthiot. Lorsque son père racheta donc la société Boyer Frères, il était alors directeur du département photographique de Baille-Lemaire.

La designer de chez Boyer, Madame Suzanne Lévy-Bloch fut sans doute la première femme ingénieure en optique française (ingénieure de l’École Supérieure d’Optique et de l’Institut d’Optique Théorique et Appliquée). C’est elle qui dessinait les optiques de la firme (1925 à 1965).

A la mort d’André Lévy, c’est son fils Robert qui prend les rennes de la société. Las, au seuil des années septante, la maison fait faillite. Elle sera reprise par CEDIS, une société appartenant à M. Kiritsis, ancien propriétaire des Ets Roussel, une autre société d’optique française. L’entreprise disparaitra définitivement en 1982, au décès de M. Kiritsis.

En résumé, nous avons une entreprise allemande qui fabrique des obturateurs renommés et sans doute aussi des appareils photographiques, et de l’autre côté, une société française d’optique reconnue.

Tout cela autour des années 1928 -1929 si je tiens compte du numéro de fabrication du Compur de cet appareil.

Je ne suis guère plus avancé mais j’aime l’ironie des nationalités des personnes qui ont œuvré en ces temps troublés à la fabrication de cet appareil dont j’ignore toujours le nom de fabrication, à moins d’admettre qu’il s’agisse d’une chambre Deckel.

Un mot encore pour ce Boyer Topaz, un triplet qui fut vendu soit comme objectif de prise de vues, soit comme objectif pour agrandisseur. Il a existé dans de nombreuses focales, de 20 à 180mm ouvrant à f2,9 ou f3,5 avant 1939 ; puis focales de 75 à 135mm ouvrant à f4,5 ; encore en focales de 58 à 210mm ouvrant à f6,3 ; et dans les années septante de 45mm à f2,8 ; 35 ou 50mm à f3,5 et finalement 75 et 105mm ouvrant à f4,5.

Un commentaire éclaire sur sa place dans la gamme des optiques de chez Boyer : C’était le cheval de bataille de la firme ! Des centaines étaient encore vendus chaque mois lorsque l’entreprise ferma brutalement. Ils étaient très bien fabriqués, mais comme tous les triplets, avec une courbure de champ prononcée, et de l’aberration de sphéricité à pleine ouverture. La série ouvrant à 2,9 d’avant 1939 est parfaite comme objectif à portrait ; ce sont des optiques douces sans manquer de piqué. Pour autant que je le sache, c’est la base du modèle Rubis (très peu furent fabriqués). De nombreux Topaz étaient également vendus comme objectifs d’agrandisseur, en dépit de leur qualité moyenne pour cette application. 

Présentation de la chambre portative F. Deckel

Je l’ai retournée dans tous les sens, regardé le moindre bout de cuir, sous et sur les bobines, autour et derrière l’obturateur, sur la plaque de pression, rien ! Pas la oindre marque comme Certo ou Ihagee qui ont pourtant parfois utilisé les services de la F. Deckel.

Il reste donc à déduire qu’il s’agit bien d’une chambre portative créée par la F. Deckel pour son compte propre et sa commercialisation.

Alors, que voyons-nous ?

Un beau bloc aux cuirs noirs et bords arrondis en chromes solides. Sur le dessous, une grosse molette pour l’avance du film, un petit bouton en forme de champignon à son côté, qui permet de libérer la porte avant de la chambre, et enfin un pas de vis large (pas du Congrès) pour la fixer sur un trépied.

Sur le dessus, un simple viseur repliable en tôle, rudimentaire.

Devant, une porte avec un second filetage pour attacher la chambre et un levier pour poser celle-ci à plat.

Derrière, un dos ajouté et fixé à la partie ouvrante. Ce dos porte une fenêtre en rouge inactinique et un crochet sur le dessus : il est sans doute prévu pour y glisser une plaque de verre ou un châssis (vu l’épaisseur, je penche pour la plaque de verre).

Sur la tranche gauche, un discret verrou permet d’ouvrir le dos, monté sur charnière et qui ouvre sur une chambre noire de 6x9cm à soufflet. L’intérieur est floqué d’une peinture noire très structurée, épaisse et solide. De chaque côté, des cages en demi-cercle pour y glisser une bobine de film 120. Ce qui est un peu déroutant, c’est la présence d’une plaque de pression qui semble ne pas autoriser l’utilisation d’une plaque photographique. Le dos surajouté n’a d’ailleurs pas d’accès à la chambre.

Vue de dessus d'un appareil photo vintage avec un corps en cuir noir et une sangle en cuir.

Enfin, après avoir appuyé sur le bouton champignon, la porte avant s’ouvre et dévoile un gros œil rond : l’obturateur Compur avec en son centre, l’objectif Boyer Topaz de 105mm ouvrant à f4,5.

Vue rapprochée d'un vieil appareil photo avec objectif et mécanisme exposés.

L’abattant de la porte, en métal, porte deux rails, sur lesquels va glisser le soufflet, qui va venir se bloquer en position dans un verrou à ressort. Deux boutons ronds permettent de tirer sur l’ensemble Soufflet/ Obturateur-Objectif.

Sur le côté droit des rails, un bouton en tirette permet de régler la distance et de bloquer l’ensemble aux distances de 2m à l’infini

Le Compur est gradué en vitesses de 1s à 1/250s, plus une pause B et une T. Un petit bouton, que je pensais être le retardateur, permet de passer en mode T ou B. Le levier d’armement est au dessus et le déclencheur par dessous. On peut encore utiliser un déclencheur souple, à viser.

Les ouvertures sont réglables de f4,5 à f32 (4,5 – 6,7 – 8 – 11 – 16 – 26 – 32) via une réglette placée sous le combo objectif/obturateur. La distance, elle, se règle grâce au déplacement du soufflet sur le rail. Il n’y a pas ici de décentrement vertical.

Gros plan sur l'objectif d'un appareil photo vintage avec la marque 'Compur' et des réglages visibles.

Deux viseurs dont encore présents sur le combiné objectif/obturateur : un simple cadre en fil, qui se replie devant le tout et qui, une fois déplié et combiné au viseur fixé sur le dessus du boitier doit être un viseur sportif, et un second viseur pivotant, qui se replie lorsqu’on referme l’appareil.

Autrement dit, les viseurs sont rudimentaires et peu précis, la distance de mise au point se fait au pifomètre.

Pour refermer le tout, il est impératif de sortir le crochet d’arrêt du soufflet, de le replier lentement pour ne pas abîmer les plis et de s’assurer qu’il est bien remisé au fond de la boite avant de refermer la porte avant.

Gros plan sur un appareil photo vintage avec des réglages en métal, y compris un bouton de mise au point et un compteur de distance.

Ce n’est pas compliqué, il faut juste prendre son temps et respecter le matériel, sans forcer.

Ce genre de chambre portable n’apprécie pas d’être bousculée. Et notez que si elle a été respectée, 100 ans plus tard, elle fonctionne toujours parfaitement et reste pleine de charme.

Associée à sa sacoche en cuir clair, c’est un ensemble du plus belle effet. Si vous y ajoutez le trépied dans son sac, lui aussi en cuir, il ne vous manque plus qu’une belle vieille Benz pour participer à un rallye en costume d’époque !

Que penser de cette ensemble ?

Outre son esthétique, il faut reconnaître que nous avons là un bel outil, toujours parfaitement fonctionnel.

Les commandes sont souples, onctueuses et loin d’être tout à fait dépassées car les ouvertures et les vitesses étaient encore celle utilisées dans les années cinquante dans d’autres folding et même certains appareils fermés.

Comme je le précisais dans l’historique, ce type d’appareil photo demande que l’on prenne son temps, pour cadrer, pour viser, pour régler et enfin déclencher.

N’oublions pas que nous sommes dans du 6x9cm, le négatif va fourmiller de détails si les paramètres de prise de vue sont respectés. D’ailleurs, à l’époque de cette F. Deckel, il n’était pas rare de faire un tirage direct, la taille du négatif l’autorisant sans agrandissement.

Reste que je m’interroge toujours sur le dos rapporté sur le boitier car je ne vois pas bien son utilité. Sans aucun doute un manque manifeste d’habitude avec ce type d’engin.

Cette chambre est-elle rare ?

J’ai retourné la Toile dans tous les sens, je n’ai pas trouvé un seul endroit qui puisse lister les appareils produits par F. Deckel. Beaucoup d’informations sur les obturateurs Compur, les machines-outils FP1 et suivantes, la baïonnette DKL, mais sur ce modèle, rien.

Peut-être un lecteur perspicace trouvera-t-il une solution, une réponse.

Ceci étant, c’est un bel ensemble, toujours fonctionnel, et pour le moment, cela me suffit.

Des références.

https://de.wikipedia.org/wiki/Friedrich_Deckel, en allemand ; https://camera-wiki.org/wiki/Deckel, https://en.wikipedia.org/wiki/Friedrich_Deckel, https://camera-wiki.org/wiki/Compur , https://camera-wiki.org/wiki/Compur_serial_numbers, https://www.galerie-photo.com/boyer-lens-optic.html en anglais ; https://galerie-photo.com/optiques-boyer-catalogue.html, en français