Argentique

Le Vitoret 110 EL, un Voigtländer de poche

Préambule.

Un stand de vide-grenier, dans une brocante du namurois. Sur l’ensemble de l’étal, quelques vieux box décrépis, des Kodak bons pour la déchetterie et une boite fine, longue, marquée Voigtländer !

Intrigué, je la prends et la retourne dans tous les sens car je tiens-là un appareil peu commun je crois : un Voigtländer en format 110. Je ne me souvenais pas que cela existât.

Petite négociation rapide, le vendeur ne sait pas ce que c’est et hop, dans le sac à dos.

Un peu d’histoire.

Dans ma mémoire un peu fatiguée, je situais bien un Voigtländer Vitoret, mais dans les années soixante et d’un format un peu plus grand, en 24x36mm. Et il n’avait pas vraiment marqué les esprits, étant un bon entrée de gamme.

Et puis, ce type d’appareil ne pouvait sortir que dans les années septante, hors à ce moment-là, Voigtländer était en difficulté (elle ferme les portes en 1972 – voir cet article pour l’histoire de la marque). Qui donc relance ce nom à cette époque ?

Il ne peut s’agir que de Rollei, qui a racheté la marque en 1974. Or cette même année, Rollei avait lancé son magnifique Rollei A110, petite merveille de compacité et de technicité allemande.

Est-ce pour ne pas concurrencer son propre produit que Rollei utilise alors une autre marque dans son portefeuille pour proposer un nouveau concept, tout aussi qualitatif mais différent ?

Je pense qu’un petit aparté est utile.

Pour mémoire, le film au format 110 (1,5 fois plus petit que le 24x36mm puisqu’il propose un négatif de 13x17mm) est lancé au début des années septante par Kodak (1972). La volonté du fabriquant est de proposer, dans la lignée du film en cassette 126, des films faciles à utiliser et destinés à des appareils basiques, généralement.

Le film, basé sur le film 16mm, est perforé une fois, pour assurer l’avance de la pellicule. La cartouche propose 12 ou plus généralement 24 vues. La pellicule est protégée par un papier sur le verso (comme les films 120) qui porte les numéros des vues grâce à une petite fenêtre prévue dans la cartouche du film. Ce qui permet aussi de se passer de compteur de vue sur l’appareil car il suffit de regarder ce cadre pour savoir où on en est dans ses prises de vue.

Ce film, pour décrié qu’il fut par les professionnels, a conquis des millions de personnes (comme le 126 avant lui). Il a surtout donné le goût de photographier à ces millions de personnes, sans complexe, pour le plaisir de garder un souvenir

Kodak cessera de produire le film 110 en 2006, Fujifilm en 2009. Heureusement, Lomography l’a relancé (2012) et entrainé quelques autres fabricants sur la même voie.

Kodak, Agfa et toutes une série d’autres entreprises vont se lancer dans ce créneaux juteux car destinés aux plus jeunes et/ou aux personnes qui veulent juste des photos souvenirs sans s’embarrasser de technique. La production de ces appareils est souvent médiocre, pour ne pas écrire pire : objectif à ménisque en plastique, une seule vitesse (1/60s) et peu ou pas de réglages.

L’engouement vers ce petit film est tel que des grands constructeurs, plus habitués à fabriquer des boitiers de très bonne facture, vont aussi se lancer dans l’aventure, mais en essayant de résoudre les défauts de la cassette. Pentax, Canon, Minolta, Rollei, Fujica, pour n’en citer que quelques uns, vont lancer des petites merveilles de compacité et de technologie pour donner des images de meilleure qualité. Ici pas question d’objectif en plastique mais en verre ; introduction du télémètre sur certains hauts de gamme ; obturateur électronique ; cellule au CdS embarquée et couplée ; flashs intégrés ou dédiés ; mise sous tension des films pour assurer une meilleure planéité (problème numéro 1 de la cassette 110, comme celle de la 126 d’ailleurs).

Bref, ils vont mettre le paquet pour donner ses lettres de noblesse à ce format qui sera roi du début des années septante à la fin des années quatre-vingt, partout.

Alors, si je n’ai pas la réponse à ma question ci-dessus, je constate que c’est Heinz Waaske, designer chez Rollei-Werke (le père de l’Edixa 16, du Rollei 35 et du Rollei A110), en collaboration avec Rudolf Schober, ancien designer chez Voigtländer, qui crée ce petit bijou que nous allons découvrir.

Autre singularité, cet appareil sera fabriqué à Singapour et pas en Allemagne. De quoi perdre encore un peu plus un journaliste curieux ?

Pour être complet, en 1984, toujours sous le nom de Voigtländer, qui avait cette fois été repris par Plusfoto, un nouveau Vitoret 110 voit le jour. Il est doté d’un fix-focus, d’un flash intégré, d’un obturateur à une seule vitesse et est en plastique. Nous sommes loin de la qualité de ces prédécesseurs.

Appareil photo Voigtländer Vitoret 110 EL en position fermée, montrant un design compact et élégant, avec viseur et flash intégré.
Source : fotobox
Une collection de rouleaux de film photographique de différentes tailles, incluant les films 116, 120, 220, 127, 126, 135, 828, APS et 110, présentés sur une surface claire.
Petite liste de la taille des films.
Schéma comparant les formats de film 135, 110 et Disc, illustrant la taille relative de chacun.
Pour avoir une idée de la taille d’un négatif Kodak-disc – 110 – 135mm

Trêves de spéculations, voyons voir de quoi il retourne.

Présentation du Vitoret 110 EL.

Le premier appareil fut le Vitoret 110, celui qui fut développé par Heinz Waaske en 1975.

Il le présentait comme un petit appareil sans prétention. Pourtant il était bien conçu : le levier d’armement faisait avancer le film et armait l’obturateur. Il recevait un obturateur mécanique et on pouvait régler l’ouverture et la distance en fonction de 4 symboles sur le dessus du capot. La vitesse d’obturation était comprise entre 1/40 s et 1/300 s, en fonction de la situation d’éclairage mesurée par la cellule au CdS intégrée.

Vue du dessus d'un appareil photo compact Voigtländer Vitoret 110, mettant en évidence le déclencheur, les réglages d'ouverture et les indications sur le boîtier.
Source : cameragocamera

Ce petit appareil sans prétention sera bien accueilli et se vendra aisément, sa qualité première étant son objectif, un Lanthar de 24mm ouvrant à f5,6, avec une mise au point minimale de 1,2m jusque l’infini.

Mais tout évolue. En 1978, Rollei-Voigtländer nous présente le Vitoret 110EL : on garde le meilleur, c’est-à-dire l’objectif, la cellule au CdS et on y ajoute un brin d’électronique pour l’obturateur.

Quelque petits changements aussi …

Au repos, l’objectif et le viseur sont cachés par une plaque métallique. Ils ne se dégagent que lorsqu’on arme l’appareil. Ici pas besoin d’ouvrir/fermer le boitier, comme avec les Kodak, Agfa ou … Minox, juste un petit curseur à faire glisser.

L’obturateur électronique est central et travaille de 4s à 1/300s. Il est assujetti à la cellule au CdS avec photodiode au silicium. Si l’appareil est privé de pile, l’obturateur se cale sur le 1/300s.

Un appareil photo Voigtländer Vitoret 110 EL sur un fond de bureau, avec un écran indiquant des détails sur une pellicule.

Le viseur, collimaté avec correction de la parallaxe est très clair pour un si petit appareil. Une diode rouge vous signale encore si votre vitesse risque d’être sous le 1/30s. Dans ce cas, vous pouvez utiliser le flash dédié, le V200 (fonctionne avec 2 piles AAA) ou, à défaut (comme ici, le flash est hors service, les piles ont coulé dedans, comme d’habitude !) on peut utiliser un adaptateur pour Magicube, voire encore dévisser la dragonne pour installer l’appareil sur un trépied.

Sous l’appareil, un curseur gris clair anime le mécanisme d’armement et avance du film. Le déclencheur, un carré gris clair sur le dessus, lorsqu’il est appuyé à mi-course, permet à la cellule de faire son calcul en fonction de l’ouverture. Celle-ci peut-être modifiée grâce au curseur sur soleil ou nuage.

Pour alimenter la cellule, deux piles de 1.5v, des LR44, se glissent dans le compartiment situé à l’arrière, sous un couvercle à viser.

L’appareil en lui-même est vraiment petit : 122 x 35 x 27 mm. Il est d’ailleurs livré avec une dragonne mais plus inhabituel, avec une pince que l’on glisse dans la prise du flash. On peut alors l’accrocher à un vêtement. Des auteurs écrivent même que sa petite taille permettait de le mettre dans une poche de veste ou de chemise et que le sens de l’agrafe permet de cacher l’appareil à l’intérieur d’une veste et de prendre des photos en entrouvrant celle-ci. Mais n’est pas espion qui veut …

Appareil photo compact Voigtländer Vitoret 110 EL, avec dragonne, sur un fond textile.
Source : Submin

L’ouverture se sélectionne manuellement, avec les symboles nuage ou soleil, mais aussi grâce au film que vous mettez dans l’appareil car celui-ci est capable de lire la sensibilité de la pellicule. Oh, pas de miracle électronique ici, mais un subterfuge déjà utilisé avec les cartouches de 126. Une petite saillie, sur l’un des côtés de la cartouche, permet à l’appareil de reconnaitre mécaniquement la sensibilité du film utilisé. Une petite saillie = sensibilité élevée ; une saillie plus longue = sensibilité faible.

Boîte de film 110 avec étiquette et encoche indiquant la sensibilité du film, vue de côté.

Avec un film ISO 100, vous pouvez choisir entre Soleil (f11) et Nuages (f5.6). Avec le film ISO 400, vous pouvez choisir entre Nuages (f11) et Fenêtre pour l’intérieur (f5.6).

Vue du dessus d'un appareil photo Voigtländer Vitoret 110 EL, montrant le sélecteur d'ouverture et la prise pour flash.

Pour glisser un film dans la chambre, il faut tirer sur la partie gauche (celle où il y a le viseur) et soulever la longue partie à droite. Le recul est serré, à peine 2mm mais cela garantit une bonne isolation contre la lumière.

Une fois le film placé, la porte refermée, armez quelques fois jusqu’à ce que vous voyez le chiffre 1 apparaitre à la fenêtre arrière. Visez un sujet, vérifiez que vous êtes sur le bon réglage météo et appuyez sur le déclencheur : la photo est dans la boite.

Attention toutefois : lorsque vous faites glisser le curseur pour fermer l’appareil, vous faites avancer le film d’une vue et vous armer l’obturateur. En clair cela veut dire que si vous rangez ensuite l’appareil, à la prochaine réouverture, vous perdrez une image.

En résumé, un tout petit appareil, fort bien fabriqué, tout en métal, avec un très bon objectif. Que demander de plus ?

Que penser de cet appareil ?

Je n’ai pas pu résister, j’ai glissé un film dans la chambre et je vais l’essayer.

De prime abord, je suis frustré par le flash hors service, la pince qui me manque, tout comme la dragonne, mais comme je ne suis pas un collectionneur, je trouverai bien des alternative si je dois l’utiliser par manque de lumière.

Si je le compare aux Agfa que j’avais sous la main, il est réellement plus petit et compact.

Ceci étant ce n’est pas un appareil très courant, même s’il fut vendu à plus de 450.000 exemplaires, tous modèles confondus. Mais il fut sans doute considéré comme inutilisable pour la plupart, les films ayant été un moment retiré de la circulation.

Heureusement, chez Lomography, et d’autres après eux, ont eu la bonne idée de relancer le film, aussi dans des versions originales et créatives. De quoi donner envie de faire revivre ces petites merveilles.

Question prix, pour un exemplaire complet, dans sa boite, avec le flash en état, la dragonne et le clip, comptez environ 50€. L’appareil seul se négocie autour des 30€ s’il est fonctionnel (toujours vérifier le compartiment des piles).

Reste à le sortir en ville car si hier et avant hier l’utilisation de tel appareil semblait normale, de nos jours, on risque de vous regarder faire.

Alors, oseriez-vous le sortir ?

Vidéos d’illustration.

Un peu de technique.

  • Caméras : analogique catégorie/type appareil photo de poche
  • Marque : Voigtländer, fabriqué à Singapour
  • Film photographique : cartouche 110
  • Film photographique format négatif : 13 x 17 mm
  • Transport de films : à glissement
  • Posemètre : intégré, couplé
  • Contrôle de l’exposition : cellule au CdS automatique avec photodiode au silicium
  • Marque : Voigtländer Lanthar 24 mm f5.6 – f11, mise au point fixe, en 3 éléments (triplet), multicouches.
  • Obturateur : central électronique
  • Vitesses : 4 s à 1/300 s
  • Flash : Flash dédié ou accessoire pour Magicube
  • Production : 1978 à 1981
  • Quantité produite : 168.400
  • Matériau du boîtier :Plastique
  • Poids : 130 gr

Des références.

https://www.collection-appareils.fr/x/html/appareil-419-Voigtlander_Vitoret%20110%20EL.html, https://www.autrefoislaphoto.com/musee/appareils-photographiques/appareils-miniatures/voigtlander-vitoret-110-el, https://fotobox.over-blog.fr/article-voigtlander-vitoret-110-82164439.html en français ; https://camera-wiki.org/wiki/Vitoret_110_EL, https://oldgoodlight.blogspot.com/2016/11/submini-1-voigtlander-vitoret-110-el.html, https://oldcamera.blog/2014/03/08/voigtlander-vitoret-110/, http://www.submin.com/110/collection/voigtlander/cameras/vitoret110el.htm, https://www.subcompactcam.com/110_voigtlaender_vitoret_110el.htm, https://cameragocamera.com/2022/08/30/voigtlander-vitoret-110/ (avec de superbes exemples de photos prises avec cet appareil, impressionnant), https://www.subclub.org/shop/voight.htm, en anglais ; https://kameramuseum.de/objekte/voigtlaender-vitoret-110-el/, https://www.emtus.ch/voigtlaender-vitoret-110-el.html, en allemand