Les mésaventures du Leica M9

Les mésaventures du Leica M9

Si vous vous souvenez de l’article précédent, il convenait de trouver la solution de Leica pour le moins cavalière : nous ne réparons plus cet appareil mais nous vous encourageons à en acheter un nouveau, sur lequel on vous fera une (petite) ristourne.

A savoir 40% de remise pour l’achat d’un M11 (8.950€) ou 20% si vous optez pour un Q3 (5959€) et en échange vous abandonnez votre M 9.

Alors, si je reviens sur cet incident malheureux, c’est grâce à la ténacité de Jean-Marc (il se reconnaîtra) qui m’a fournit l’adresse d’un site américain proposant l’échange du capteur.

Mais surtout, sur ce site, il y a une longue explication (en anglais, off course) sur les tenants et aboutissants de ce problème.

En voici les grandes lignes, c’est assez interpellant …

Le Leica M9 a été produit dans une multitude de déclinaisons (séries spéciales, coloris spéciaux, accessoires chers, etc.) entre 2009 et 2014, à plus ou moins 180.000 exemplaires.

Le M 9 reste dans la tradition du M3 (1953), un appareil sans aucune aide de type autofocus (AF), ni automatismes d’aucune sorte : vous réglez la sensibilité, vous réglez la distance soit avec le télémètre soit via le « zone focus », vous réglez la vitesse et vous appuyez sur le déclencheur … c’est dans la boite !

Comme on dit un peu abruptement, « c’est un appareil qui se mérite » et il vous oblige à prendre le temps de faire votre photo : déjà le temps de régler votre prise de vue (cadrage, distance), puis son exposition (vitesse) et juste après avoir déclenché, vous attendez, encore … au moins 7 secondes à voir une loupiote clignoter, le temps – encore lui – que l’image captée s’inscrive sur la carte mémoire.

Notez, pendant ce temps-là, vous avez l’occasion de philosopher sur celui qui passe …

Ne comptez pas trop sur la mémoire tampon, elle supporte bravement 7 à 8 vues, mais ensuite il faut les écrire sur la carte mémoire. Et c’est reparti …

Pour saisir « l’instant décisif », il vous faudra être ingénieux, pro-actif et réfléchi afin d’avoir le bon timing.

Avec un appareil vendu à 6800€ nu, vous auriez sans doute aimé qu’on ajoute quelques puces mémoire, qui sont peu onéreuses, afin de garantir un plus grand confort pendant la prise de vue. Il semble que Leica n’y ait pas pensé.

Venons-en au cœur du problème, le capteur.

Il s’agit d’un CCD plein format de 18mp fournit par Kodak, qui a vendu cette activité à Truesense (Platinium Equity en 2011), qui l’a vendu à son tour en 2014 à On Semi.

Ce capteur utilisait un filtre anti-Infra Rouge (ICF), qui est un morceau de verre séparé du reste, placé devant la lamelle transparente du capteur. L’ICF est généralement une combinaison de verre absorbant les infrarouges, de divers revêtements et de couches de niobate de lithium qui constituent le filtre anti-crénelage/passe-bas optique/filtre de flou de l’appareil photo. Le niobate de lithium divise la lumière en deux polarisations. L’épaisseur du filtre détermine l’ampleur de la division. Il existe deux couches : les divisions verticales et horizontales.

Maintenant, l’ICF est fixé sur le capteur, ce qui, en cas de griffe, oblige à changer ce dernier car on n’arrive jamais à récupérer les traces sur le verre et comme la résolution des capteurs est élevée, le moindre défaut est rédhibitoire.

Quelques spécialistes, dont MaxMax pouvaient remplacer les ICF car ils achetaient en gros, pour chaque type d’appareil, les verres correspondant, ce qui nécessite de gros moyens financiers.

D’autres faisaient de « bricolage » en utilisant des verres standards, avec la conséquence que souvent le plan focale était modifié (pas la bonne épaisseur du verre) ou alors bidouillé avec des cales de fortune. A éviter évidemment.

Mais la question qui reste est : qu’elle est réellement cette « corrosion du capteur »?

Il est vraisemblable que Kodak ait utilisé de la colle époxy pour coller l’ICF sur la puce du capteur, qui s’est détériorée et empêchait d’ôter la fine couche de verre du capteur. Ou une oxydation qui s’est formée au moment de la phase vapeur utilisée pour le collage.

Toujours est-il qu’au début Leica remplaçait gratuitement les capteurs défectueux en s’armant de patience car il fallait souvent plus de 6 mois pour retrouver son appareil remis en état.

Le temps faisant sont œuvre, de plus en plus de capteurs étaient touchés et Leica demandait alors 1500€ pour faire la même opération. En tout cas jusqu’à ce que On Semi, qui fabriquait ces capteurs, se retire du secteur et Leica ne put plus remplacer ces derniers.

Source : Maxmax. On voit très bien l’état du capteur corrodé.

Et donc les clients se retrouvaient avec un appareil souvent en très bon état mais inutilisable. Leica aurait-il pu proposer un échange de capteur d’une autre marque, une remise à niveau de l’appareil avec un nouveau capteur et une nouvelle « carte mère » ?

On ne le saura jamais car la proposition fut celle citée plus haut si achat d’un nouvel appareil Leica M11 ou Q3 qui, entre-temps, avaient vu leurs tarifs gonflés.

La société Maxmax, en essayant de comprendre le pourquoi de ce désastre a fait une découverte déconcertante : Kodak a utilisé un verre de type Schott BG non traité (je cite). Il semble reconnu que ce type de verre BG (et UG) soit sensible à l’oxydation et ne soit en aucun cas recommandé ce pourquoi il a été utilisé ici.

Alors quoi, économie à la petite semaine, erreur lors des assemblages ? Toujours est-il que la cause de ces désagréments soit un manque de revêtements protecteurs sur le verre ICF.

Finalement, y a-t-il une solution ?

Maxmax en propose plusieurs, qui doivent faire l’objet de devis, mais, dans les grandes lignes :

  • Remplacer l’ICF défectueux par un nouvel ICF en laissant la caméra comme une caméra couleur 
  • Remplacer l’ICF défectueux par une fenêtre UV-VIS-IR transformant la caméra en une caméra couleur à spectre complet

Notez qu’avec cette conversion, vous devrez utiliser un filtre sur votre objectif. Pour les images en lumière visible, il faudra utiliser un filtre bloquant les UV et les IR.

  • Remplacer l’ICF défectueux par un nouvel ICF et changer le capteur en monochrome
  • Remplacer l’ICF défectueux par une fenêtre UV-VIS-IR transformant la caméra en une caméra monochrome à spectre complet

La sensibilité aux UV sera environ 6 fois supérieure à celle d’un appareil photo couleur. Encore une fois, il faudra utiliser des filtres sur votre objectif en fonction du type de lumière que vous souhaitez que votre appareil photo voie.

Evidemment, les solutions ne sont pas exemptes de désagréments mais plutôt qu’un bel objet devenu totalement inutilisable, vous retrouverez un appareil partiellement efficace et peut-être que ses nouvelles limites seront sources de créativité.

Quant au prix, comptez en gros entre 1500 et 2500€, auquel il faudra ajouter les frais de port au delà de l’Atlantique, au moins.

Reader Comments

  1. Bonsoir JP, effectivement, tu me remets en tête l’histoire de Leica. J’avais perdu de vue que la marque avait été reprise par une personne qui n’était pas du milieu. Et oui, il a bien diminué les effectifs et a utilisé le nom pour relancer des gammes qui n’avaient plus grand chose à voir avec les boitiers d’origine. Je suis resté sur le modèle R4 comme référence. Quand on sait qu’il a une bonne dose de similitude avec le MINOLTA XD-7, on peut s’attendre a du bon matériel. Mes amitiés ,

  2. Disons pour faire court que Leica s’est loupé en terme de conception – qualité fournisseur – et commercialement en assumant pas ses erreurs.
    L’histoire de la marque est mythique, de nombreux produits sont exemplaires, mais parfois, il règne une forme de condescendance difficile à supporter…

  3. Bonjour JP, Hélas cette situation se rencontre de plus en plus sur les appareils dit « haut de gamme » qui n’ont de « haut de gamme » que le prix ! En effet, à force de ne pas traiter complétement les problèmes, on finit toujours par se faire rattraper par celui que l’on a oublié. J’avais en mémoire un problème rencontré sur des appareils SONY de moyenne gamme. Le capteur avait un défaut dans les soudures et finalement tous les appareils de cette série ont fini à la poubelle ! Quand on veut vendre à un prix élevé, il faut effectivement maitriser la totalité de la fabrication et des sous-ensembles. Ce n’est pas parce qu’une FERRARI coute très cher, qu’elle est pratique pour faire les courses du samedi après-midi. Ainsi, LEICA a certainement pensé que son nom et des performances élevées ( cela reste subjectifs ), allait sans aucun problème justifier un prix de vente élevé. Aujourd’hui, les appareils photos sont de plus en plus complexe et cette complexité est hélas corrélée avec une baisse de fiabilité. C’est le cas du conducteur d’une décapotable qui a malheureusement choisi la capote à fermeture électrique (plus complexe que la version manuelle) et qui a une panne du moteur de la capote le jour ou il pleut. Celui qui a la version manuelle rentrera chez lui au sec. Bref, je ne serai pas surpris que LEICA ait de plus en plus de mal à vendre des appareils photos. Même pour les versions argentiques, comme le LEICA R4, les rares possesseurs de R4 n’avaient jamais beaucoup d’objectifs dans la sacoche. Alors avoir un appareil photo « très cher » et qui ne sert pratiquement pas finira par être un « plaisir » dont on se lassera. Personnellement, je n’ai que de « vieux » boitiers et toutes une collection d’objectif ( de très bonne qualité ) qui me donnent toujours des occasions de faire plusieurs 36 poses dans la même journée avec des effets et des points de vue particulièrement intéressants. Bonne journée JP.

    1. Bonjour Olivier, je pense que le commentaire de F. (je ne connais pas le prénom) résume bien la situation. Hélas, la complexité toujours plus grande de tous nos appareils contenant de l’électronique sera toujours source de désagréments, pas facilement réparable, surtout si les constructeurs ne veillent pas à la réparabilité de leurs fabrications (éléments séparés et interchangeables ou collés et à jeter !). Ensuite, la multiplications des sous traitants et les spécificités de chaque sous-composants posent aussi problème car il faut trouver la bonne pièce en cas de panne (je reprends ici l’analogie avec les voitures : trouver la juste pièce malgré le numéro de série relève souvent de la gageure de nos jours). Oui pour le progrès, non pour des économies de bout de chandelle qu’on nous fait payer au prix fort. Toutes mes amitiés Olivier.

    1. Bonjour Phil, oui et non, comme on dit en Normandie. Oui pour les pauvres possesseurs de ces appareils ; oui pour les vendeurs qui ont fait de leur mieux pour atténuer la réponse sèche de la maison mère (ils ont dus faire des ristournes qui ont entamé leurs marges afin de ne pas perdre les clients) ; oui pour tous ceux qui, dégoutés, sont passés à une autre marque. Non parce que je ne me souviens pas avoir lu ou vu des articles assassins dans la presse, dite spécialisée, sur ce sujet ; non parce que Leica a mis une chape de plomb sur le problème ; non parce que les aficionados de la marque sont prêts à beaucoup de sacrifices pour garder intact l’image de la marque « mythique » qui fait rêver les gogos devant le logo rouge sang ; non parce que les as du marketing ont sorti de leur chapeau des phrases bien senties qui ressemblent au spectacle de Mesmer et font le même effet sur les personnes qui rêvent un jour de se payer une Rollex ou un Leica. Toutes mes amitiés Phil.

      1. Je me demande si le patron de Leica a fait la même école que Steve Jobs… 😀

        1. Bonjour Phil, l’actuel je ne sais pas, mais le premier, Ernst Leitz II fut considéré comme « Juste parmi les Justes » pour son action contre le Nazisme et les actes qu’il a commis pour protéger des Juifs persécutés par le nouvel ordre établi. Son action, très démocratique, a été un âge d’or pour Leica. L’actuel, Matthias Harsch, est issu du monde de l’audit et s’il a relancé l’entreprise depuis 2017, il a aussi dégrossi les rangs drastiquement. Toutes mes amitiés.

      2. En effet, l’histoire à une dizaine d’années maintenant et on ne dirait pas que ça empêche Leica de vendre ses appareils 50% plus cher. Personnellement je prends plutôt ça comme un rappel à la réalité: quels que soient le prix et les prétentions du marketting un appareil photo reste un produit comme un autre.

        P.s. mon M9 a développé le maladie et je suis en train de l’opérer…

        1. Bonsoir Laurent, ah, intéressant comme démarche. Te sentirais-tu de l’expliquer avec quelques images et quelques mots ? Je pourrais mettre ça dans un article sur le blog, avec ton nom (ou prénom, au choix). Nous l’avons déjà fait avec Olivier pour des objectifs et des flashs. Qu’en penses-tu ? Bien amicalement.

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