Toute une Histoire : le Kodak Vest Pocket Autographic (Ball Bearing Shutter) type 3.

Toute une Histoire : le Kodak Vest Pocket Autographic (Ball Bearing Shutter) type 3.

Préambule.

Encore un petit appareil sauvé d’une caisse à brol lors de la brocante de Maroilles. De fait, il y en avait plusieurs exemplaires et j’ai choisi celui qui me semblait le moins abîmé, même si on voit qu’il a été utilisé. Mais vous le savez, j’aime bien ces appareils qui ont une histoire, qui ont été frotté par tant de mains que chacune y a laissé sa trace.

Un peu d’histoire.

Ah, ici, nous ne pourrons pas faire l’impasse de l’Histoire pour raconter celle de cet appareil discret et singulier, vous allez comprendre.

Les premiers Kodak Vest Pocket sont produits à partir de 1912 et jusqu’en 1914. Ils seront remplacés dès cette date par les Vest Pocket Autographic et produits jusqu’un 1935, avec pas mal de variations sur le même thème.

Vous avec compris, nous sommes au seuil de la Première Guerre Mondiale, celle que les états majors français et autres pensaient être très courte. D’attaques en retraites, de victoires en défaites, de généraux incompétents en décisions catastrophiques, de par aussi l’utilisation d’armes nouvelles (chars, avions) et pas toujours régulières (gaz toxiques), de l’Europe aux Balkans, de l’Empire Ottoman à l’Afrique, le monde s’enflamme et plus de 18 millions de personnes perdront la vie dont près de 10 millions de soldats.

De guerre offensive puis guerre de tranchées, l’horreur de celle-ci n’est pas bonne à montrer aux populations, galvanisées par les propagandes de l’un ou l’autre camp et qui pense encore revoir les siens, au moins vivants.

C’est dans ce contexte chaotique que le Kodak Vest Pocket puis Vest Pocket Autographic voient le jour et sauront s’exprimer, au grand dam des Etats Majors qui tentent d’imposer une censure sur les terribles images des fronts, surtout ceux des tranchées, ces cloaques innommables où meurent tant de Poilus, tant de soldats courageux, cloués au sol par la mitraille et la stupidité de certains généraux.

Construit donc de 1912 à 1926 à plus 1.750.000 exemplaires, ce petit folding (pliant), conçu pour pouvoir être glissé dans une poche de chemise ou de gilet, prendra place dans les paquetages de nombreux soldats, sous-officiers et même certains officiers, en tout cas généralement assez aisés que pour l’acheter et la pellicule qui va avec (l’appareil valait 45F et un soldat touchait 1,5F par … mois). Kodak le distribuera massivement un peu partout dans le monde et donc ce petit témoin sera de tous les camps.

Au début, il devait être le témoin d’évènements dont les soldats pensent qu’ils seront exceptionnels et marquants. On n’entre pas en guerre tous les jours !

Mais la rapide progression de certains et les retraites tout aussi rapides des autres, la rage des combats n’incitent pas à la pratique de la photographie, d’autant que le climat de défiance est bien présent : on traque les espions et on fusille sans procès. Un décret français de 1915 empêchait les civils et les militaires de photographier la guerre.

D’un autre côté, les familles sont dans l’expectative et l’incertitude, sans nouvelles de leurs proches engagés dans les combats car la presse n’a pas non plus d’informations, le courrier ne circule plus et la Section Photographique et Cinématographique de l’Armée (SPCA) pour la France – et c’est le même dans les autres camps – est singulièrement muette. Ces petits appareils restent le secret espoir qu’un jour on comprendra ce qu’était la vie dans ces moments-là.

Pendant la Grande Guerre, Kodak lance aux USA une campagne de publicité qui incite les recrues à acheter ce type d’appareil, en remède contre l’ennui dans les camps d’entrainement et un moyen de faire partager leur quotidien aux familles. En France, Photo-Plait fait de la publicité pour le Vest Pocket, présenté comme le Kodak du soldat.

C’est sans doute le texte du catalogue Photo plait de 1916 qui donne l’origine de la légende de L’appareil du soldat : Chaque soldat désire garder des souvenirs durables du rôle joué par lui et son régiment dans la grande guerre et il lui est facile d’en fixer les meilleurs avec le petit Vest Pocket Kodak. En résumé le Vest Pocket Kodak est le Kodak du soldat.

De fait, finalement, de nombreuses clichés seront pris, tant sur le front qu’à ses abords, qui illustreront même parfois les journaux. Certains de ces journaux iront même jusqu’à proposer des concours récompensant la meilleure photographie de guerre amateur ! D’autres soldats transmettent les pellicules à l’arrière via un camarade en permission. Cela permet de se dérober à la censure postale, sévère.

Un exemple concret est celui de Jean Decressac : trop jeune pour être mobilisé (18 ans), il devancera l’appel en décembre 1914 et s’engage dans un régiment d’artillerie. De fait, avec son frère jumeau, Georges, ils s’engagent tous deux et tiennent chacun des carnets de route où ils racontent leur vie de soldat tout au long du conflit. Ils illustrent ces récits de dessins et de photographies (300 photos) de ce qu’ils découvrent. Ces photos ne seront vue par leurs familles que lorsqu’ils reviendront du front. Mais, fait remarquable, dès 1919, Jean recopie ses carnets au propre puis il les recopie en 1927 – 28 car il veut en faire des Projets d’Actions Educatives (PAE) et ceux-ci seront publiés et déposés aux Archives Nationales. Dans les années quatre-vingt, il ira dans le lycée Guez de Balzac d’Angoulême (son ancien lycée) expliquer la teneur de ces carnets aux jeunes de l’époque.

Comme son nom l’indique, le Vest Pocket est d’un volume si réduit qu’il peut tenir dans une poche de gilet. Appareil pliant, il doit sa petite taille également à l’utilisation du film 127, plus compact que ses prédécesseurs. Ses dimensions, sa simplicité d’utilisation et son coût relativement modéré en ont fait un véritable succès populaire dès son apparition en 1912.

Si cet appareil ne fut pas le seul à braver la boue, les balles et les bombes, les poux, le choléra et la mort, il en donne une large vision de ce que vivaient les soldats, notamment grâce à sa discrète présence, je vais en reparler.

Source : Vieilalbum, photo de guerre 14 -18
Source : Collection-appareils, photo(prêtée par Monsieur Michel Del) où l’on voit un Kodak Vest Pocket sur la table.

Présentation du Kodak Vest Pocket Autographic type 3.

Comme je l’ai déjà écris plus haut, c’est un petit appareil pliant (63 x 120 x 25 mm, 310 g), tout métallique. La platine, qui porte le combiné objectif/obturateur est relié au corps par des bras en croisillons, qui ont la forme d’un double X, gage de facilité pour ouvrir et fermer l’ensemble.

Si vous regardez bien sur les côtés de l’appareil, deux repose-doigts permettent de tirer vers soi toute cette partie avant. Le soufflet limite l’élongation maximale et donne le tirage. Fermé, vous pouvez voir l’avant de l’objectif et de l’obturateur, avec ses commandes.

Au rayon des avantages de cet appareil, outre donc sa taille et sa facilité de manipulation, c’est qu’il utilise du film en bobine, du 127 (je le rappelle encore, toujours produit de nos jours même s’il faut le commander via Internet), évitant de cette manière la contrainte des appareils à plaques de verre.

Lorsque le soufflet est déplié, vous découvrez un petit viseur redresseur, pivotant, derrière la platine. Honnêtement, on n’y voit pas grand chose à travers. Par dessous, une simple barrette pivotante sert de béquille, verticale.

A côté de ce viseur, une tirette sur laquelle il faut appuyer pour déclencher. Attention, il n’y a pas de protection contre les doubles expositions, pensez donc à chaque photo prise de remonter la clé sur le côté, qui enroule le film d’une vue. Le compteur étant la fenêtre en rouge inactinique au dos.

Les commandes sont minimalistes : au dessus, un petit curseur pour régler la vitesse, de 1s à 1/50s plus pose B et T. La disposition des chiffres est étrange : 1/25s – B – T – 1/50s. Les inscriptions sont très petites et ont tendance à s’effacer avec le temps, pensez-y lors d’un achat.

Franchement, ça sent le réglage au pifomètre tout ça …

Je reviens un instant sur cette disposition bizarre des chiffres des vitesses. Cela est dû à l’obturateur, un Kodak à roulement à billes (ball bearing), un système assez courant chez Kodak dans ces années-là parce que Kodak voulait regagner son indépendance par rapport à ses fournisseurs d’obturateurs (souvent des Bausch & Lomb).

C’est un obturateur avec cinq lames, souvent avec un choix entre deux ou trois vitesses instantanées plus la pose B et le mode T. Il a un support à vis pour un câble de déclenchement distant. L’obturateur avec roulement à billes est célèbre pour son échelle de sélection de vitesse impaire avec le mode B entre la première et la deuxième vitesse instantanée, et le mode T à côté du B.

L’ouverture du diaphragme est ici l’échelle de Kodak 1 – 2 – 3 – 4 mais il a existé une échelle d’ouverture dite américaine ou le 4 équivaut à f8 et le 64 à f32.

Pour mettre un film dans l’appareil, il faut retirer la plaque sur laquelle il y a une clé. Faites glisser le verrou, au centre, puis tirez sur la clé de rembobinage et la plaque tombe. Vérifiez qu’il y a bien une bobine réceptrice, mobile, lors d’une acquisition.

C’est d’ailleurs en retirant la plaque de côté que l’on voit comment est fabriqué cet engin : deux tôles de bonne épaisseur en aluminium serties sur elles-mêmes, sans soudures. La plaque de l’autre côté est simplement visée et maintient les deux parties ensembles.

Le film se glisse dans la fente ainsi ménagée, comme sur les anciens Leica mais en plus facile : bobine débitrice à gauche, on tire sur l’amorce, que l’on glisse dans la large fente de la bobine réceptrice, mobile. On fait tourner un peu pour amorcer puis on rentre le tout dans l’appareil, on referme la plaque de côté en faisant bien glisser le verrou vers la position lock, on arme et déclenche une ou deux fois et en route.

Sur l’arrière de l’appareil, ici un Kodak Vest Autographic, autour de la fenêtre rouge, un grand cercle un peu en saillie, sur lequel sont notés les différents brevets attachés à l’appareil dans les différents pays où il est commercialisé.

Et puis par dessous, une étrange fenêtre qui s’ouvre et au bord du volet de celle-ci, un stylet en métal est attaché : il permettait de tracer sur la pellicule des indications (date, lieu…) pour aider à identifier la prise de vue. C’est la caractéristique du modèle Autographic. Cet appareil était un bloc-notes avant l’heure …

Source : Phototimetunnel, voyez, en dessous du négatif, l’inscription notée avec le stylet L’anniversaire de Betty, 5 ans 29/06/14

La fenêtre est notée use autographic film, n° A 127 en lettres embossées dans le métal. Ne rêvons pas, le film permettant cet ajout n’existe plus depuis bien longtemps (arrêté en 1934), il faut se contenter du film 127 tout simple (arrêté lui par Kodak en 1970 mais repris par d’autres depuis).

Un mot quand même sur ce système autographic, caractéristique propre aux seuls Kodak : il concerne tant l’appareil que le film, spécifique.

  • le film 127 est normalement protégé, comme les films 120, d’un papier qui porte les numéros de vue et d’autres indications pour le positionner dans l’appareil. Le A 127 possédait, en lieu et place du papier, un complexe de tissu et de papier carbone sur lequel on écrivait le texte ou les indications quelconques que l’on voulait voir apparaître sur le bas de la photo. Une exposition de 5s est nécessaire pour que la surface sensible soit marquée. L’inscription apparaîtra ensuite sur le négatif et le tirage.
  • sur l’appareil, une fenêtre étanche à la lumière, peut être ouverte et elle laisse alors apparaître le complexe tissus-carbone au dos du film. Avec le fin stylet attaché à cette ouverture, on peut noter quelques mots ou autre sur le complexe ainsi découvert.

J’imagine qu’il ne faut pas effectuer cette opération en plein soleil mais plutôt protégé et à l’ombre. Si la fenêtre, fermée, est étanche à la lumière, une fois ouverte, c’est le film qui est directement en contact avec l’extérieur. C’est bien la chambre noire que l’on entre ouvre !

Le film 127 permet 8 vues.

L’objectif est un ménisque achromatique de 75mm f8 avec une mise au point fixe ou un Rapid Rectilinear, lui aussi fix-focus, voire encore un objectif Anastigmat de 84mm ouvrant à f7,7. Je pense que c’est celui qui équipe cet exemplaire.

Les réglages par dessous font varier l’ouverture du diaphragme et sont notées, en anglais, de gauche à droite : Near view – Portrait ; Average view ; Distant view ; Cloud’s Marine, avec les chiffres de 1 à 4 par dessous, qui représentent la notation Kodak.

Mais il y eut toute une série de propositions, fonction du modèle, de l’année, du pays … et l’âge du Capitaine ! Je vous encourage à aller voir sur le site toujours bien documenté de Collection-appreils.fr car vous y trouverez une liste impressionnantes d’objectifs prévus et un tableau fort bien fait qui résume la plupart des modèles produits.

Et sur le pdf du site Club Niepce-Lumière vous trouverez aussi plein d’informations utiles, comme les numéros de série. Celui-ci est noté sur la petite béquille et sur mon exemplaire il est 1009145, donc l’appareil date de 1919 (il n’a pas connu la guerre, en tout cas, pas celle-là).

Il a existé un boiter recouvert d’un cuir noir, le Vest Pocket Autographic Special. Sur le mien, il manque une vis pour tenir le bloc obturateur/optique, c’est plus embêtant car il ne se positionne dès lors pas bien. Je vais faire des fouilles dans mes petites réserves de vis minuscules.

Que penser de cet appareil ?

L’appareil est sympathique, réellement petit, agréable à prendre en mains mais l’attrait s’arrête là, en tout cas pour moi.

Pourquoi ?

Tout d’abord les inscriptions sont très petites et si je dois me balader avec mes lunettes de vue sur le nez constamment, ça ne va pas le faire !

Ensuite, et j’ai là une vive admiration pour les personnes qui ont utilisé ce boitier, en leur temps car ce ne devait pas être évident d’être ni net ni lisible avec si peu de réglages. Voyez les quelques photos mises dans l’article.

Mais c’est un appareil souvenir, qui a traversé le temps, pour la plupart des boitiers avec succès car on peut être petit et simple mais costaud.

Au niveau prix, il y a de tout comme souvent. Si vous en trouvez un qui a appartenu à un Poilu (appartenance confirmée), il peut coûter très cher. Sinon, les prix s’échelonnent de 50€ à 100€ selon l’état des boitiers et s’ils sont accompagnés d’un sac, d’une pochette, d’anciennes photos, etc.

Alors, appareil historique ou histoire d’appareil ?

Vidéos d’illustration.

Pour le mode d’emploi, c’est par LA.

Des références.

https://camerapedia.fandom.com/wiki/Ball_Bearing_Shutter, https://pheugo.com/cameras/index.php?page=kodakbb, https://en.wikipedia.org/wiki/Vest_Pocket_Kodak, https://camera-wiki.org/wiki/Vest_Pocket_Kodak, https://casualphotophile.com/2023/02/13/vest-pocket-kodak-camera-retrospective/ en anglais ; https://www.cameraboussat.fr/dossier_collection/cible.php?id=66&marque=Kodak, https://www.cameramuseum.ch/decouvrir/exposition-permanente/le-siecle-du-film/vest-pocket-lappareil-du-soldat/, https://www.collection-appareils.fr/x/html/appareil-20546-Kodak_Vest%20Pocket%20Autographic%20serie%20III%20Special.html, https://www.museedelagrandeguerre.com/collections/vestpocket/, https://www.mes-appareils-photos.fr/Kodak-Vest-Pocket-Autographic.htm, https://www.club-niepce-lumiere.org/media/files/PDF-F/019-20.pdf , http://www.vieilalbum.com/VestPocketAutogrFR.htm, https://www.collection-appareils.fr/x/html/page_standard.php?id_appareil=309 en français

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