Le petit frère du Canon FTb QL, le Canon TX (première partie)

Le petit frère du Canon FTb QL, le Canon TX (première partie)

Préambule

C’est encore chez Emmaüs que j’ai trouvé ce pauvre Canon TX.

Couvert de poussières grasses, sans objectif, la mousse du miroir en lambeaux et plein de micro débris indéfinissables dans la chambre, le compartiment pile oxydé. Mais il armait et déclenchait encore.

Sans doute un peu masochiste — mais aussi parce que je terminais l’article sur le Canon FT QL — j’ai décidé de l’emporter et d’essayer de lui redonner un aspect plus convenable et un objectif pour qu’il puisse à nouveau s’exprimer.

Essence de nettoyage, dissolvant, coton-tiges, carrés de micro-fibres, produits de carrosserie, nettoyant pour lunettes, mousses à découper et quelques heures de patience m’ont effectivement été nécessaires pour arriver à un Canon TX enfin présentable et pleinement fonctionnel, même la cellule.

Je vais donc pouvoir vous le détailler.

Un peu (beaucoup) d’histoire

Cet article sera aussi l’occasion de faire un résumé plus complet sur l’histoire de la photographie et celle de la marque, et de la replacer dans son contexte temporel et géographique.

Car le Canon TX est un reflex 35 mm lancé dans les années 1970. Moins connu que le Canon FTb, il représente pourtant une étape importante dans l’histoire des appareils photo argentiques Canon…

Vous êtes prêt ? Alors, commençons…

Les inventeurs

Nous sommes au milieu du XIXe siècle, en France et en Angleterre. Car c’est en Europe que la photographie est née. Le Français Nicéphore Niépce réussira un premier essai en 1822 mais c’est l’image Point de vue du Gras qui est considérée comme la première héliographie (reproduction spontanée de l’action de la lumière, avec la dégradation de teintes noires, sur les images reçues dans une Camera obscura – 1824) fixée sur un support.

Un autre français, Jacques Louis Daguerre, s’intéresse à l’invention et prend contact avec Niépce. Après quelques hésitations, une collaboration nait entre les deux hommes (en 1829) pour le développement et l’industrialisation de l’invention. Hélas, en 1833, Nicéphore Niépce décède subitement et Daguerre s’approprie l’invention, qu’il présente au député François Arago sous le nom de Daguerréotype.

Enthousiaste, ce dernier décrit l’invention à la Chambre des Députés (1839) et ouvre à l’univers tout entier l’invention de la photographie. Il va s’en dire qu’une polémique s’en suivra et que finalement la paternité de l’invention sera rendue à Niépce.

Si l’invention de Niépce se basait sur du bitume de Judée, qui réagit à la lumière, étalé sur une plaque de cuivre et exposée plusieurs jours à la lumière, Daguerre l’a perfectionnée : il utilise les vapeurs d’iode comme agent sensibilisateur sur une plaque de cuivre recouverte d’une couche d’argent polie et la réaction entre l’iode et l’argent produit de l’iodure d’argent, une substance qui se révèle plus sensible à la lumière que le bitume de Judée. Le temps de pose se réduit mais exige encore au moins quelques heures.

Et c’est par hasard qu’il découvre que si une plaque exposée était traitée aux vapeurs de mercure, l’image latente apparaissait nettement. À partir de ce moment-là, le temps de pose se réduit considérablement. Encore quelques tâtonnements et Daguerre se rend compte qu’en trempant la plaque dans une solution saline, il pouvait empêcher l’image de noircir avec le temps. En découvrant le principe du développement de l’image latente, Daguerre raccourcit le temps de pose à quelques dizaines de minutes.

Pendant ce temps, de l’autre côté du la Mer du Nord, William Henry Fox Talbot mène des recherches qui lui font penser qu’il a inventé la photographie (1840) en proposant un procédé négatif-positif qui permet la diffusion multiple des images et qu’il appelle un calotype. Le procédé permet d’obtenir un négatif papier direct et donc de reproduire des images positives par simple tirage contact. Le procédé négatif-positif deviendra la base de la photographie argentique moderne, après d’autres améliorations s’entend.

Revenons en France car, toujours à la même époque (décidément féconde), Hippolyte Bayard effectue aussi des travaux sur le procédé négatif-positif sur papier. Hélas, il eut du mal à se faire reconnaître comme inventeur et à l’instar d’un Galillée qui conclut que pourtant elle est ronde (en parlant de la Terre), il publia en 1839 le premier autoportrait (le noyé-suicide) pour clamer son indignation.

Deux autres inventions, le colodion humide, inventé en 1851 par Frederick Scott Archer, et le gélatinobromure d’argent inventé par Richard Leach Maddox en 1871, font avancer l’invention : le premier permet d’enduire des plaques de verre, plus faciles à manipuler que des plaques de métal polies et le second donnera à John Carbutt, un anglais ayant émigré aux Etats-Unis, l’idée de coucher l’émulsion sur un support souple.

Idée que George Eastman (son employeur) va mettre sur le marché en 1888, en même temps que son premier appareil photo (Box) préchargé de la pellicule en nitrate de cellulose. Les produits Kodak seront distribués en France et en Angleterre par Paul Tournachon, dit Paul Nadar, fils de Félix Tournachon dit Nadar, photographe. Il sera le président-fondateur de la Société des auteurs photographes et président de la Chambre syndicale de la photographie et de ses applications.

Ces inventions et leurs développements, assorties des évolutions en matière d’optique et des appareils photographiques, qui voient leur taille et leur utilisation facilitée, vont véritablement lancer la photographie auprès du public. Elle quitte peu à peu le domaine des personnes aisées et instruites (utilisation de produits dangereux et mélanges chimiques des premiers temps) pour rencontrer les attentes de tout un chacun, enfin, presque.

Le matériel

Car un autre pays vient jouer dans la cour des grands, l’Allemagne, réputée pour la qualité de ses optiques d’abord. Associées aux nouveaux procédés permettant de capturer les images, les optiques autorisent des temps d’exposition plus courts et confortables pour les clients des nouveaux photographes, cette profession qui monte et se déploie un peu partout dans le monde.

Les objectifs donc et ensuite la qualité des mécaniques des appareils allemands vont asseoir cette nation dans l’histoire de la photographie. Car si Kodak lance le premier le marché de masse des produits et des appareils photos, comme les folding et les box, l’Allemagne propose des inventions qui vont révolutionner la pratique photographique.

Le Rolleiflex de Franke & Heidecke apparait en 1929. C’est un réflex bis-objectifs qui utilise du film en rouleau (format 120 en général) qui, associé à une grande qualité optique, va s’imposer comme un maître étalon jusque dans les années 1990. Ses images au format 6x6cm fourmillent de détails et autorisent des agrandissements de qualité. Le concept inspirera nombre de copies, notamment au Japon, en France, en Allemagne même, par exemple.

Toujours en Allemagne d’avant les deux guerres mondiales, un autre appareil photo va revendiquer une place de choix : c’est l’ Exakta Reflex, le premier réflex mono-objectif (1936), qui sera suivi par un Ihagee Kine Exakta (1936) avec objectif interchangeable. Cet appareil ouvre une voie nouvelle qui ne s’est pas encore tout à fait éteinte de nos jours. C’est l’appareil le plus polyvalent de tous, que l’on peut équiper d’une foule d’accessoires pour répondre aux besoins particuliers de chaque photographe (ce que l’on appellera plus tard un système).

En Allemagne encore, un certain Oskar Barnak, ingénieur chez l’opticien Leitz, conçoit un appareil aux proportions réduites qui va accueillir la pellicule utilisée verticalement dans le cinéma. Il a l’idée ingénieuse de faire défiler cette pellicule dans le sens horizontal, lui donnant alors le format du 24x36mm. En 1913 – 1914, deux Ur-Leica seront assemblés et testés mais il faudra attendre 1923 – 1924 pour que les premiers prototypes (31), les Leica 0 soient finalisés.

Enfin, le Leica 1 sera commercialisé en 1925, avec un objectif fixe ; puis le Leica 1C en 1930, avec 3 objectifs interchangeables (monture à visser de 39mm) ; en 1932, le Leica II qui accueille une visée télémétrique en plus et enfin le Leica III (1933 – 1960) qui inspirera tant d’imitations, voire carrément des copies (Fed 2). Les photographes professionnels et amateurs avertis (et riches) vont l’adopter.

La possibilité d’enfin disposer d’un appareil ultra portable va attirer d’autres fabricants dans ce créneau, dont le grand concurrent de Leitz, Zeiss Ikon. Celui-ci va produire un appareil, le Contax (1932), très différent du Leica : son obturateur est en métal et se déplace verticalement, permettant d’atteindre des vitesses de 1/1000s (1/1250s pour le Contax II), tandis que le Leica avait opté pour un rideau en tissus caoutchouté à défilement horizontal qui ne pouvait pas atteindre ces vitesses ; son télémètre a une base beaucoup plus large que celle du Leica, gage d’une meilleure précision ; les objectifs, conçus par Ludwig Bertele étaient considérés comme de meilleure qualité, la surface totale réduite des lentilles permettait un rendu plus contrasté et moins sensible au flare, à une époque où les traitements anti-reflets n’existaient pas encore ; le Contax était beaucoup plus facile à charger d’un film que le Leica.

En 1936, les Contax II et Contax III (équipé d’un posemètre intégré mais non couplé) conquièrent le sac photo de nombreux photographes professionnels, notamment les photojournalistes qui pouvaient facilement travailler en lumière naturelle grâce aux excellents objectifs.

Plus tard, au sortir de la seconde guerre mondiale, le Contax servira de base pour un des premiers réflex moderne, le Contax S avec un pentaprisme non inversé et une nouvelle monture, qui sera presque universelle, la M42.

Hélas, le conflit allait laisser de terribles marques dans l’histoire de la marque (une partie des usines étaient déménagées en Allemagne de l’Est, pour la production des Kiev 4 et suivants) et affaiblir celle-ci. Un marché parallèle va se constituer en Allemagne de l’Est (sous influence soviétique) avec des copies de Contax, les Kiev, mais aussi des copies de Leica avec les Fed et les Zorki. Toutefois, les copieurs vont aussi innover et faire progresser ensuite les appareils initiaux pour finalement être parfois plus modernes que l’original. Il faut aussi leur reconnaitre une capacité de production que n’atteindront jamais ni Contax ni Leica et ils feront perdurer les appareils télémétriques jusqu’au seuil des années nonante (Zorki 4K).

Mais au delà de Contax, c’est toute l’industrie photographique allemande qui souffre, ses brevets étant considérés comme des dommages de guerre et dispersés un peu partout. Zeiss Ikon accepta dès lors de faire des partenariats avec des entreprises japonaises comme Pentax, avec qui il produira la monture Pentax K ; puis avec Yashica avec lequel il développera les réflex Contax modernes (le RTS, 1975) et une monture commune (monture Y/C) pour des objectifs toujours de très grande qualité optique.

Ne brulons pas les étapes mais un nouveau venu s’invite dans la grande histoire des appareils photographiques, le Japon.

Le Japon, un peu de son histoire

Pour beaucoup, dont je suis, c’est un pays fascinant mais qui est resté très longtemps insulaire : l’archipel du Japon est constitué de 14.125 îles, quelques unes étant minuscules.

Ce sont les Chinois qui ont eu les premiers contacts avec le Japon, qui adoptera le bouddhisme et le système d’écriture. Il faudra attendre 1543 pour que des Portugais, perdus en mer, atteignent les côtes japonaises. Ils y établiront des comptoirs commerciaux, bientôt rejoint par les Hollandais et les Anglais, qui introduiront aussi le christianisme. Mais craignant de devenir des vassaux de ces empires coloniaux, ils vont d’abord interdire la nouvelle religion (1537) puis couper (presque) tous les ponts avec les autres pays (seuls subsisteront quelques contacts commerciaux avec les Hollandais et les Chinois) en 1639 et expulseront tous les étrangers du sol, interdiront à leurs compatriotes de sortir, isoleront les commerçants du port de Nagazaki.

Pendant près de deux siècles, le Japon restera isolé du reste du monde, volontairement.

Pendant ce temps, le commerce occidental s’élargit vers la Chine et de nombreux navires voguent dans la mer du Japon, mais sans pouvoir accoster. De fait, les navires, surtout américains, cherchent des stations où faire le plein de charbon pour continuer leur route. Quand la France, l’Angleterre et les Russes tentent de forcer le blocus japonais, les américains, craignant d’être en reste, sous la menace des canonnières, obtiendront que le pays s’ouvre vers d’autres contrées en 1854.

Après un premier traité, un second traité fut signé en 1858, qui ouvrit les ports de Yokohama, Hakodate et Nagasaki au commerce et à la colonisation étrangère.

Carte du Japon avec les îles principales et les villes notables, incluant Hokkaido, Honshu, Shikoku et Kyushu, ainsi que la mention 'La Maison de Canon'.

En 1868, l’ère Meiji va imposer de profondes réformes dans le pays, qui s’inspire de ce qui existe en occident, pour aboutir, en 1890 à une Constitution établissant une monarchie constitutionnelle avec un Empereur à la tête du pays.

Le pays s’industrialise rapidement. Les importantes réformes économiques, sociales et militaires transforment le Japon en une puissance régionale. Une forte ambition de développement se transformera en guerres, contre la Chine en 1895, la Russie en 1905 à l’issue desquelles le Japon incorpore la Corée, Taïwan et d’autres territoires comme colonies.

Un puissant mouvement de démocratie anime le pays dès 1900 et le pays adoptera le suffrage universel (mais pour les hommes uniquement) dès 1925.

Las, la Grande crise économique de 1929 atteint aussi le pays et crée des tensions qui favorisent la prise de pouvoir par les militaires. Le Japon reprend alors ses velléités expansionnistes : il envahit la Mandchourie (1931) puis la Chine du Nord, avant de vouloir la conquérir toute en 1937. Le morceau est difficile à digérer et les puissances occidentales se liguent contre lui, notamment à cause des atrocités commises par les militaires. Il décide alors d’attaquer les Etats-Unis à Pearl Habor en 1941 et entreprend de libérer de nombreuses colonies occidentales établies en Asie, avec le but (in)avoué de créer une sphère économique de la Grande Asie orientale.

Finalement, le Japon doit capituler en août 1945 après que les USA aient lancé deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, tuant des centaines de milliers de japonais en quelques secondes et bien d’autres ensuite, victimes des radiations provoquées par les bombes.

Le Japon et la photographie

Ces longs détours pour situer le Japon dans le parcours photographique du monde au début de cette ère d’une nouvelle invention.

Comme je l’écrivais plus haut, le pays avait gardé quelques contacts avec l’extérieur, notamment avec les Hollandais. Ce sont eux qui ont introduit, dès 1848, le premier daguerréotype à Nagasaki, le port qui restait ouvert sur l’Occident.

Il fut acquis par un notable de la ville mais il fut compliqué de s’en servir, les produits à utiliser étant rares et le processus complexe. Finalement, ce sera un photographe américain, Eliphalet Brown, équipé d’un daguerréotype, qui illustra la vie au Japon de cette époque. Il prit plus de 400 épreuves (dont malheureusement la plupart ont disparu) de la région de Tokugawa.

Mister Brown quittera l’archipel mais d’autres viendront s’y établir, comme Orrin Freeman qui ouvre un studio à Shangai dès 1859, puis à Yokohama. Il sera le premier étranger à ouvrir un tel commerce au Japon. En plus de son studio photo, il se consacrera à enseigner la photographie aux étudiants japonais. Un de ceux-ci, Ukai Gyokusen, lui a ensuite acheté du matériel et a créé le premier studio photo japonais à Edo (Tokyo) en 1861.

Un autre étranger, le photographe aventurier Felice Beato, ouvrira un studio à Yokohama en 1864 et lui aussi enseignera les rudiments de la photographie aux japonais qui voulaient devenir photographes. Là, heureusement, on a gardé de nombreuses images, dont certaines sont disponibles sur la Grande Toile.

N’imaginons pas que les échanges allaient toujours dans le même sens : une tradition d’impression en couleurs, faite à partir de bois peints a été exportée vers l’Europe et a impressionné nombre d’artistes occidentaux. Sur base de ces travaux minutieux, les Japonais ont très vite colorisé les images en noir et blanc. Cette pratique s’est développée et a créé un véritable commerce exporté vers les pays occidentaux, qui en étaient friands au XIXe siècle. Ah, l’exotisme…

On estime qu’environ 100 photographes japonais exerçaient vers 1870. L’introduction, dès 1880, des plaques sèches à la gélatine, a permis le développement de la pratique tant chez les photographes professionnels qu’amateurs. Cette nouvelle industrie a provoqué une demande accrue pour les produits chimiques et les appareils photo. Elle a aussi permis la création de clubs photo et la production de magazines dédiés à la photographie.

Pourtant, le plus important c’est ce qui se joue chez certains industriels : des hommes, ambitieux, ont compris que la photographie était un commerce à développer, tant au niveau des produits chimiques, que des optiques et de la fabrication de leur propre matériel photographique.

Citons, rapidement, Rokusaburo (Rokuemon) Sugiura qui se lance dans le commerce des produits chimiques (1873), importés de l’Ouest avant de les fabriquer dans son entreprise. Puis il fabriquera ses propres plaques photo et le papier (1902) et, enfin, ce que l’on peut considérer comme le premier appareil photo japonais (1903), le Cherry (Cerise) avec un magasin de 6 plaques, une seule lentille (ménisque), une seule vitesse mais produit en série et donc abordable. Cette entreprise sera plus connue, plus tard, sous le nom de Konica.

Citons encore Ryuzo Fuji, ingénieur naval, très intéressé par les appareils optiques. Lors d’une visite en Angleterre, il y étudie celle-ci à travers des livres techniques qu’il a acheté, dont certains viennent d’Allemagne. Il fonde, avec son frère Mitsuzo Fuji la société Jujii Lens Seizo-Sho (1909) pour réparer les équipements optiques importés de la marine impériale. Il achète l’équipement de mesure et d’étalonnage optique, des meuleuses en verre et de l’équipement de polissage, des tours et d’autres équipements optiques. Bientôt il produit son propre équipement optique qui tient la comparaison avec les importations occidentales. Il a produit des télescopes, des microscopes et des lentilles photographiques.

La Première Guerre mondiale absorbera les instruments et la matière première, qui ne seront plus exportés. Le Japon décide alors de fabriquer ce dont il a besoin.

En 1917, sous l’impulsion de la marine impériale, trois des principales sociétés d’optique du Japon, Iwaki Glass Seisaku-Sho, Jujii Lens Seizo-Sho et Tokyo Keiki Seisaku-Sho se réunissent pour former une nouvelle société appelée Nippon Kogaku Kogyo Kazushikigaisha (Japan Optical Industries Corporation). Elle produira des jumelles, des télescopes, des prismes, des miroirs et des microscopes.

Les premiers produits optiques de Nippon Kogaku ont été réalisés grâce à huit techniciens allemands invités au Japon et qui ont enseigné leur pratique et aidé à la conception et l’organisation de la fabrication. En 1930, le groupe était le principal fabricant d’optiques au Japon. L’entreprise a commencé à produire ses propres appareils photo sous le nom de Nikon (même s’il a fallu attendre 1988 pour que ce nom deviennent celui de l’entreprise).

A cette époque, presque tous les modèles d’appareils étaient présents dans l’archipel mais le rêve des passionnés restait les Leica et Contax allemands, hélas hors de portée financièrement pour la majorité des photographes nippons.

Qu’à cela ne tienne, les japonais vont en construire d’aussi bons, avec même des fonctions améliorées et à prix abordable. Il fallait trouver des hommes de la trempe d’un Oskar Barnack, un curieux, un bricoleur de génie, un inventeur.

L’histoire de Canon

Un homme âgé portant des lunettes et un costume à carreaux, se tenant devant des plantes.

Cette photo représente Goro Yoshida (1900 – 1993), l’homme qui correspond à cette description.

Jeune homme dans les années vingt, il travaille dans une entreprise de réparation de projecteurs et d’appareils photo. Naturellement, il cherche à les comprendre, les assembler, en imagine d’autres, pourquoi pas le sien ?

Un jour, il démonte un Leica II et fera cette réflexion : Je viens de démonter l’appareil photo sans aucun plan spécifique, mais simplement pour jeter un coup d’œil à chaque partie. J’ai trouvé qu’il n’y avait pas d’objets spéciaux, comme des diamants, à l’intérieur de la caméra. Les pièces étaient fabriquées en laiton, aluminium, fer et caoutchouc. J’ai été surpris que lorsque ces matériaux peu coûteux ont été mis ensemble dans une caméra, cela exigeait un prix exorbitant. Cela m’a mis en colère.

Fort de cette constatation, il a décidé qu’il était possible de garder les qualités de l’engin mais a un prix plus raisonnable. Avec son beau-frère, Saburo Uchida, et un associé, Takeo Maeda, ils créent le Precision Optical Instruments Laboratory, Seiki Kogaku Kenkyujo pour développer le projet d’un télémètre en 35mm.

Comme d’autres génies plus tard, ils ont loué … une chambre pour travailler sur le projet. Et comme il fallait trouver un nom pour le futur appareil, ils ont choisi la déesse bouddhiste de la miséricorde, Kwanon.

On ne sait pas combien de prototypes seront produits, on pense qu’il y en eut une dizaine, dont un seul aurait survécu et appartient au musée de la marque (appelé Kwanon X).

Un appareil photo vintage avec un boîtier noir et des éléments en métal chromé.

Mais avant cet appareil, il y eut, dès 1934, des publicités dans le Asahi Camera Magazine, qui montrait un boitier un peu différent, qui est comme un mélange de Leica II et de Contax. Cet appareil, qui a aussi disparu (si tant est qu’il fut réellement fabriqué) est appelé Kwanon A.

Publicité pour l'appareil photo KWANON, avec une illustration du produit et des spécifications techniques sur fond noir et blanc.

On y voit un objectif rentrant, un bouton d’avancement sur la face avant (Contax), pas de bouton de rembobinage (à l’époque, le film passait d’une cassette contenant le film à une cassette vide, il n’était pas alors utile de rebobiner), trois fenêtres (viseur et télémètre – Leica II). La traduction du texte publicitaire indique qu’il s’agit d’un appareil avec télémètre couplé, que l’avance du film arme aussi l’obturateur à plan focal et que les objectifs sont interchangeables (monture à vis 39M).

Bref, sans entrer dans des détails techniques qui n’amuseraient que les collectionneurs, résumons en écrivant qu’il y eut plusieurs versions de ce prototype. Mais peu ou pas, on ne sait trop, ont survécu. La rigueur n’étant pas encore de mise dans l’entreprise ou est-ce le feu de l’inventivité qui a dépassé nos trois personnages ?

Toujours est-il que de développements en développements, les premiers appareils commercialisables étaient prêts. Mais il manquait un objectif car celui imaginé pour les prototypes, le Kasapya (dont le nom est issu d’une autre déesse du panthéon bouddhiste), ne correspondait pas à leurs attentes. Enfin, point important s’il en est, le nom évolue aussi et devient Canon.

Finalement, grâce à des relations, Canon s’associe à Nippon Kogaku, et ils coopèrent non seulement pour la fourniture d’un objectif 35mm Nikkor mais aussi pour le télémètre et son montage, Canon fabricant le boitier, l’obturateur, le plan focal.

Mais il fallait éviter de violer les brevets de Leica et Contax, notamment pour la liaison de l’objectif au boitier. Canon, toujours avec Nippon Kogaku, a imaginé une monture avec un filet, qui était monté dans un système de baïonnette avec le mécanisme de focalisation, la J Flange.

Les premiers Canon arrivent sur le marché en février 1936. Toutefois, si les boitiers étaient prêts, encore fallait-il pouvoir les vendre ! En effet, Seiki Kogaku n’avait pas de canal de distribution. Ils ont alors fait appel à l’entreprise Omya Sashi, Yohin Co.Ltd. pour le marketing et la vente.

Cette entreprise accepte mais à la condition que son nom commercial, Hansa, soit accolé au nom de Canon sauf si les appareils n’étaient pas vendus par leur canal.

Un article paru dans le numéro d’Asahi Camera (octobre 1935) décrit l’appareil en ces termes (citation du musée Canon) : Appareil photo Hansa Canon… Canon est une imitation Leica fabriquée au Japon. Bien qu’une certaine influence de Contax soit trouvée, la majorité de ses caractéristiques sont calquées sur la Leica. …. Il utilise un magazine spécial et l’objectif est Nikkor 50mm f/3.5 de Nippon Kogaku. L’objectif est amovible. …

Ceci a le mérite d’être clair ! Ainsi donc, le premier télémétrique de qualité en 35mm japonais, ne reniait pas sa filiation avec les appareils allemands. On estime qu’entre 1935 et 1940, 1.100 unités seront produites. Pour arriver à leur fins, Seiki Kogaku a accepté qu’un tiers s’occupe d’une partie de la gestion de son appareil (optique, télémètre, baïonnette via Nippon Kogaku). Ensuite, toujours pour favoriser son essor, ils ont accepté qu’un autre nom vienne se coller au leur, Hansa.

Ils ont appris de ces collaborations et dix ans plus tard, ils étaient maîtres de leur destin et fabriquaient eux-même leurs objectifs, télémètre et développaient leur réseau de distribution.

Tout était fait à la main et le rythme n’était pas très rapide ; de plus, ils manquaient de fonds. Ils ont alors créé Precision Optical Industry Co. Ltd le 10 août 1937, date considérée comme celle de la fondation de l’entreprise. Dès lors, même si la fabrication est encore essentiellement manuelle, elle s’accélère. Ce qui n’empêche pas que des améliorations continues sont apportées et les modèles se succèdent : modèle J, modèle S, modèle NS, modèle JS.

Canon et l’effort de guerre japonais

Si nous n’oublions pas que le Japon est en guerre depuis 1931 (cfr.supra), la taille réduite de l’entreprise initiale a permit à Canon de ne pas être sollicitée à l’effort de guerre.

Mais dans les années quarante, elle produisait assez pour intéresser l’armée impériale, qui a acquis nombre de ses appareils. Lorsque la guerre du Pacifique a progressé, toutes les forces des entreprises étaient destinées aux armées. Pour Canon aussi. Ils durent fabriquer des lentilles destinées aux agrandisseurs et aux appareils à rayons X ; le nombre d’appareil photo chut drastiquement.

Sur base des Canon J, ils produisent des appareils à rayon X et cette production perdura au delà de la guerre. Un obstétricien, Takeshi Mitarai, s’intéressa à la production de ces appareils car Seiki Kogaku cherchait des solutions pour rendre la pratique de ces analyses moins onéreuses. Monsieur Takeshi Mitarai investit et s’investit dans l’entreprise dès 1942 et en fut même le président jusqu’en 1974.

La fin du conflit, que nous avons évoquée plus haut, laisse le pays exsangue et en ruines. Bien que l’entreprise Canon n’ait pas été trop endommagée, il était très difficile de trouver des matières premières, les équipements étaient quasiment impossible à entretenir ou réparer, et le personnel était plongé dans un profond désespoir. Le marché intérieur s’était effondré : ce qui était important c’était de trouver un toit et de quoi manger, le reste était superflu.

Ils ont bien failli tout arrêter car, de plus, les quelques appareils que l’industrie japonaise pouvait encore produire était des boitiers très simples, sans réglages ni sophistication, pas toujours de bonne qualité. L’armée d’occupation américaine, si elle se comportait en terrain conquis, consommait et amenait des devises. Elle achetait ces produits pour quelques dollars mais les dénigrait aussitôt pour les raisons que j’expliquais. Le matériel japonais était alors considéré comme de piètre qualité et les japonais comme de mauvais ingénieurs et/ou commerçants.

C’était pourtant mal connaître l’âme nippone devant l’affront : en 1948, le gouvernement promulguait une loi réglementant l’inspection et le contrôle des produits destinés à l’exportation ; les produits japonais se devaient d’être de qualité supérieure !

Tous les industriels ont réagi et amélioré leurs produits (aussi parce que les matières premières redevenaient un peu plus accessibles) et dans le domaine qui nous préoccupe, la photographie, toutes les entreprises ont mis les bouchées doubles pour proposer aux forces d’occupation des boitiers de qualité à des prix raisonnables.

Les soldats en ont acheté en quantité, les magasins des bases militaires (PX) ont fait des stocks et au fur et à mesure que ces soldats rentraient au pays, les appareils photo japonais se sont introduits aux USA.

Au début des années cinquante, les grandes entreprises d’appareils photo japonaises se sont regroupées et ont formé la Japan Industry Association pour structurer le marché, le développer, se former aux nouvelles technologies. Et pour vaincre les craintes des acheteurs américains (d’abord), ils ont mis en place le Japan Caméra Information and Service Center, un lieu unique pour référer aux acheteurs les pièces détachées éventuelles, les réparateurs qualifiés ; il permettait aussi d’effectuer des essais. De quoi rassurer les consommateurs US. De plus, les différentes sociétés japonaises ont ouvert des bureaux aux Etats-Unis et ont conclu des accords avec des entreprises américaines pour commercialiser leurs produits.

Par exemple, Ashahi conclu un accord avec Honeywell et Canon avec Bell & Howell.

J’en reviens un moment à la loi promulguée pour assurer la qualité des appareils destinés à l’exportation : pour certifier celle-ci, le Japan Camera Inspection Institute (JCII ) effectuait des tests rigoureux et certifiait leur qualité par un ruban avec un médaillon en papier doré, puis une étiquette, toujours dorée, qui était apposée sur chaque appareil. C’est pourquoi vous trouverez encore cette fameuse mention passed sur nombre d’anciens appareils japonais.

Ceci a perduré jusqu’au début des années quatre-vingt, lorsque le matériel japonais était devenu la norme mondiale et les appareils photo allemands étaient en déclin total. Le JCII sera démantelé à la fin des années quatre-vingt.

Canon sort de la tourmente

Le credo de Canon a toujours été de produire de bons appareils à prix décents, même s’il n’en fabriquait plus beaucoup. Ils ont toujours amélioré leurs produits. Ainsi, proche du Leica II, ils ont proposé le Model S-II (1946 -1949) plus pratique, puis le Model IIB (1949) qui intégrait un viseur révolutionnaire, qui offrait des grossissements sélectionnables de l’image pour une mise au point fine. Ils donnaient aussi la vision de l’objectif de 50mm, de 100 et 135mm. Ceci rendait le viseur auxiliaire inutile pour ces focales (Leica avait toujours besoin de sa tourelle).

Ces qualités ont permis à Canon de s’introduire dans les PX américains. Mais si les USA étaient un marché intéressant pour Canon, le marché européen l’était aussi.

Pour cela, il fallait des entreprises qui puissent les introduire aux USA. Ils en ont essayé plusieurs mais cela ne fonctionnait pas. Ils ont donc ouvert un bureau à New-York pour s’en occuper eux-mêmes (1955). De même ils ouvrent le Centre européen de distribution à Genève Suisse (1957) et prennent le contrôle direct des ventes européennes.

Les ventes décollent lentement aux USA et Canon se tourne vers Bell & Howell pour vendre leurs appareils (accord portant sur la période 1961 – 1976), tantôt sous leur seul nom, parfois avec les deux noms accolés ou encore sous la seule marque de Bell & Howell. Il n’est donc pas rare, surtout en Amérique, de trouver des appareils Canon avec différents noms.

Bell & Howell ont même demandé à Canon de leur fabriquer un boitier réflex qui porterait leur seul marque. Canon a utilisé comme base le TLb auquel ils ont ajouté, selon le désir de leur commanditaire, une griffe flash synchronisée. Le Bell & Howell FD35 était lancé (1973).

Cet appareil est donc un FTb simplifié, un TLb donc : pas de minuteur, pas de syncrho flash, vitesse maximale de 1/500s, mesure de la lumière moyenne pondérée au centre seul. Pour le B&H FD35 on garde la même recette mais on y ajoute donc une griffe flash synchronisée.

Appareil photo argentique Bell & Howell FD 35 avec objectif Canon 50 mm f/1.8.

Comme la formule était bonne (appareil solide, qualitatif mais peu onéreux), en 1975, Canon sort le même appareil sous son nom cette fois : c’est le Canon TX (et la boucle est bouclée !).

Appareil photo reflex Canon TX avec un objectif de 50 mm.

Ça va, vous suivez toujours ?

Alors voici les derniers paragraphes qui concernent, entre autre, les différents noms utilisés par l’entreprise :

  • Seiki-Kogaku Kenkyusyo (Société de Recherche Optique de Précision), novembre 1933
  • Nippon Seiki-Kogaku Kenkyusyo, juin 1936
  • Seiki-Kogaku Kogyo Company Limited, août 1937
  • Fournisseur vérifié – Canon Camera Co., Ltd., septembre 1947
  • Canon Camera Company Inc., janvier 1951
  • Canon Inc., mars 1969

Sacré parcours pour une entreprise dont le premier but était de produire des clones de Leica, japonais, de très bon niveau et abordables (le Kwanon – 1934). Ensuite comme ils fabriquaient les boitiers et qu’il leur fallait des optiques, ils se sont alliés à Nippon Kogaku (qui deviendra Nikon). Quand ils sont arrivés à tout produire eux-mêmes, ils ont essaimé dans l’archipel du Soleil Levant et puis ils ont conquis le monde, toujours avec la même philosophie : créer de bons appareils, abordables et bien conçus.

Sans doute le pieux Goro Yoshida avait-il bien fait de choisir Kwannon (le nom japonais de Kuan Yin, en Chine), la déesse bouddhiste de la miséricorde pour son premier appareil photo …

Ah oui, une dernière chose : le Canon TX ne fut jamais vendu au Japon !

La suite

Comme dans tout bon feuilleton qui se respecte, elle sera fidèle au prochain numéro. Un peu de patience.

Des références

https://collection-appareils.fr/x/html/appareil-10506-Canon_TX.html, https://filmphotography.eu/t/fr/canon-tx-5/, https://clicclacphotoblog.wordpress.com/2018/02/16/petite-histoire-de-la-photographie-le-pays-du-soleil-levant-5-6/, http://photogamme.com/histoire-de-la-photographie-japonaise en français ; https://mikeeckman.com/photovintage/vintagecameras/canontx/index.html, https://global.canon/en/c-museum/product/film90.html, https://www.vintagecamerareviews.com/brands/canon/canon-tx/, https://www.canonclassics.com/canon-tx/20-5/, https://flynngraphics.ca/the-collection/the-cameras/f-series/canon-tx/ (une mine de renseignements), https://www.photoethnography.com/ClassicCameras/CanonTX.html, en anglais

Reader Comments

  1. Bonjour J-P, quel bel article qui nous raconte l’histoire de cette société. Je ne connaissais pas l’origine du fameux « PASSED » sur tous mes boitiers. Et oui, la plupart de mes boitiers sont antérieurs à 1990. Quand je regarde la philosophie japonaise vis à vis de leurs productions photographiques, on voit immédiatement qu’ils ont une volonté de créer une gamme qui contentera tous les utilisateurs. Il suffit de jeter un oeil du coté des allemands (comme LEICA) pour se rendre compte que l’on reste sur du très haut de gamme (et surtout du très cher). Merci au japonais d’avoir produit autant de matériel si diversifié et pourtant parfaitement compatible entre eux. C’est fou le nombre de boitier qui acceptent la monture FD ! Ce n’est pas pour rien si les boitiers ou les objectifs de cette génération sont toujours présents sur les sites de vente entre particuliers. Quand je regarde les spécifications du CANON TX, je me rends compte qu’il peut, sans le moindre problème, satisfaire un amateur même un peu exigeant. La synchro-flash peut se faire avec un bloc d’adaptation sur la griffe, l’absence de retardateur interne est vite résolu au moyen d’un retardateur externe (bien souvent plus versatile que l’interne, CF le moteur CHNINON du CE-4 / CE-4s), et enfin quand on connait la précision du 1/1000 (+/- 30 % ) , c’est presque une vitesse que l’on éviterait d’utiliser ! Bonne journée, bien amicalement. Olivier

    1. Bonsoir Olivier, merci pour ton avis. J’ai moi aussi découvert plein de choses en préparant l’article et c’est toujours très gai. J’en ai encore quelques uns en réserve.
      C’est vrai que les Japonais ont eu une approche différentes de celle des Allemands, tout en gardant une qualité difficilement prise en défaut, ce qui fait que la plupart de leurs appareils fonctionnent toujours à l’heure actuelle. Et ils sont facilement réparables, ce qui n’est pas le cas de certains allemands, trop complexes. Enfin, comme tu le fais remarquer très justement, avec les optiques FD ont peu ses balader dans une large gamme d’appareils, comme avec les MD de Minolta, les K de Pentax, les F de Nikon, etc. Toutes mes amitiés et belle semaine à toi.

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