Petite question en préambule : quel rapport y a-t-il avec la photographie et la pomme de terre ?

… ? (J’en vois qui se pose des questions sur mon état de santé, rassurez-vous, tout va bien !)

Allez, j’explique …

Vous le savez, au début de l’histoire photographique, le résultat des prises de vues étaient en noir et blanc, sépia, charbon, bleu (oxyde de fer), platine mais, en gros, monochrome même s’il y avait plus que 50 nuances de gris.

Fidèle reproductrice du réelle, la photographie omettait pourtant la couleur, difficilement envisageable à l’époque (rappelez-vous, la première photo officiellement date de 1826 : Point de vue du Gras de Nicephore Niepce).

"Point de vue du Gras" 1826
 (Nicéphore Niepce)

La photographie est un moyen fidèle d’arrêter un moment, de le préserver pour très longtemps dans la mémoire des uns ou collectivement si elle vient à être exposée dans un musée, ou couchée à jamais dans un livre.

Elle crée un « émerveillement » du temps qui passe et que l’on a arrêté, le temps d’un déclenchement, subtil et souvent très rapide, tel un battement de cils.

Cet émerveillement attire aussi l’aspiration de donner à voir et les supports vont se multiplier. Les célèbres daguerréotype de Louis-Jacques-Mandé Daguerre voient le jour dès 1839 et ils auront un succès fou.

Mais cet émerveillement n’est pas complet si on omet la dimension de la couleur, qui donne à voir une « vraie » réalité, celle totale de ce qui a été donné à voir et à capter sur un support.

Un autre aspect de la « réalité » est celui du mouvement, finalement résolu avant l’apparition de la couleur, en 1896, par l’invention du cinématographe par les Frères Lumière.

Des hommes ingénieux ont essayé de trouver des solutions pour garder ces couleurs de la vie. Certains se sont contentés de coloriser les négatifs (souvent des plaques de verre), d’autres ont cherché des méthodes pour capter la couleur « en direct », dès la prise de vue.

En 1868, Louis Ducos du Hauron et Charles Cros inventent la tri-chromie, à savoir une méthode qui utilise trois filtres (bleu, rouge, vert), appliqué à chaque photographie, que l’on superpose ensuite pour reconstituer les couleurs du sujet photographié.

Si le procédé est ingénieux et donne de bons résultats, il est vraiment peu pratique car il nécessite de photographier exactement de la même façon le sujet avec les trois filtres pour ensuite pouvoir les superposer.

Commercialement, c’est un échec. Il faut trouver autre chose.

En 1891, le physicien Gabriel Lippmann déploie sa théorie connue sous le nom de théorie ondulatoire de la lumière, la lumière se propage par des ondes qui ont des vitesses différentes. Quand la lumière se reflète sur un obstacle, il se produit un phénomène d’interférence entre les ondes lumineuses. Il parviendra, après de nombreuses heures de pause, à capter le spectre lumineux, la première photographie couleur.

Revoici les Frères Lumière qui ont compris l’intuition de Gabriel Lippmann et vont mettre toute leur énergie à la traduire dans une méthode qui pourra devenir industrielle.

Ils inventent alors l’autochrome, un procédé qui consiste a étaler de la fécule de pomme de terre colorée (rouge-orangé, vert, violet-bleu) sur une plaque de verre en sandwich avec une plaque argentique. La fécule joue le rôle de filtre « instantané » lors de la prise de vue et permet de capter immédiatement la couleur.

Ingénieux, facile à produire et commercialement rentable. Les deux Frères Lumière iront jusqu’à créer leurs propres plantations et leurs propre usine de féculerie pour avoir les stocks nécessaires à leur production.

C’est toute une industrie qui se met en place, non seulement autour de la pomme de terre, mais aussi verrière (pour les plaques), et des colorants industriels.

C’est une prouesse technique et d’ingénierie : rendez-vous compte, il fallait 200 millions de grains de fécule par plaque de verre. Pour rappel, nous sommes au début des années 1900 !

Cette fois, le photographe montre la réalité « vraie », celle de la vie telle qu’elle est, avec ses couleurs.

C’est une formidable ouverture sur le monde qui se dessine car des photographes pourront donner à voir ce qui existe ailleurs dans le monde et l’Europe découvrira les pays lointains, tels qu’ils sont.

Ce sera la mode des projections (l’ancêtre des diapositives que l’on utilisait pour les séances de « Découvertes du Monde » et assimilés) où l’on donnera la preuve que ce que l’on montre existe bel et bien.

Le célèbre banquier Arthur Khan consacrera sa fortune à envoyer des photographes archiver le monde, pour le donner à découvrir. A sa mort, en 1940, ruiné, il laissera 72.000 autochromes être le témoin d’un temps, de coutumes, de costumes que l’on aurait autrement oubliés.

Une aventure exceptionnelle que celle de l’autochrome, cependant vite rattrapée par la technologie. En 1931, finalement victime de son côté « artisanal », il disparait, oublié.

Toutefois, 100 ans plus tard, ces fragiles plaques de verre sont toujours là et nous montrent encore ces témoins de temps révolus, passés mais toujours bien présents.

En 1935, l’Agfacolor fait son apparition, suivi ensuite par la Kodachrome en 1942 La Kodacolor, massivement diffusé dans les années cinquante en rouleaux 24×36 va révolutionner le monde de la photographie.

L’Agfacolor reprend le principe de l’autochrome mais en version industrielle avec trois couches d’émulsion sensibilisées différemment aux couleurs, les coupleurs de colorants correspondants ont été intégrés à chaque couche lors de la fabrication, simplifiant grandement le traitement du film au développement, rendant désuet la fécule de pomme de terre et les plaques de verre.

Pourtant, jusque dans les années soixante, le N/B restera majoritaire. Peu onéreux, facile à développer chez soi, il convenait (encore) bien à la majorité des usages familiaux. Mais l’histoire du film couleur était lancée et plus rien ne l’arrêtera …. sauf à l’aube des années 2000 où des pixels feront leur apparition. Nous quitterons définitivement les supports matériels pour entrer dans le virtuel, immatériel par essence, mais c’est une autre histoire …

Je vous recommande une émission d’Arte, consacrée à l’Autochrome, le procédé des Frères Lumière pour colorer la photographie du début du siècle passé.

Si cet article vous a titillé, sachez que la Grande Toile regorge d’histoires au sujet de ce que je viens de vous brosser, rapidement j’en conviens, mais avec l’intention assumée de vous rendre curieux.

Petit ajout que nous devons à notre ami Georges, qui me signale posséder des autochromes d’un lointain ancêtre, Jean-Baptiste Tournassaud qui fut ami des Frères Lumières et grand spécialiste des autochromes. Il fut photographe militaire, animalier, paysagiste, portraitiste, photojournaliste et photographe industriel et il réalisa des centaines de clichés de personnalités militaires, de soldats sur le front ou à l’arrière dès 1914

Un petit exemple de ses œuvres.