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Le Berning RoBot II

Ah, voici un appareil singulier, comme je les aime !

La première impression, lorsque j’ai reçu le colis et que je l’ai déballé, a été de me dire « waouw, qu’est ce que c’est lourd », surtout au vu de la taille, réduite, de l’ensemble.

Et puis, il y avait ce « sac tout prêt », en cuir robuste (qui collabore au poids de l’ensemble), gainé de velours rouge-grenat à l’intérieur, avec un accessoire niché en son centre (un pare-soleil métallique), coincé là par un rouleau de papier ancien (un « mode d’emploi » d’une vieille pellicule) , et derrière l’appareil, un vieux bout de papier, usé (le document des douanes), presque en lambeaux..

Bref, l’impression de découvrir un appareil plein de passé

Enfin le boitier, petit, trapu, dense, au design très particulier avec sa grosse mollette sur le dessus et son viseur tout petit. Un appareil jouet ou un appareil espion ?

En tout cas, un qui interpelle …

Mais essayons d’en raconter l’histoire, particulière.

C’est en 1930 que Heinz Kilfitt, fils d’un horloger allemand, passionné de mécanique et d’optique, a conçu cet appareil. Il a d’abord présenté son projet à Agfa, puis à Kodak, qui l’ont refusé. Las, Heer Kilfitt vend finalement son invention à Hans Berning qui crée, en 1934, une entreprise éponyme pour la production de ce modèle, son premier. Entreprise qui intègre dans son staff le génial Kilfitt.

Ce ne sera pas simple de développer un nouveau modèle d’appareil, révolutionnaire pour son époque (et encore maintenant). Mais ils étaient ingénieux : par exemple, le boitier est fabriqué par WMF à Geislingen qui, après de longs essais, a trouvé un alliage d’acier inoxydable V2a avec lequel le boîtier pouvait être embouti; le ressort est fourni par le fabricant de mouvements Baeuerle & Söhne à St. Georgen en Forêt-Noire; et c’est la société Alfred Gauthier GmbH de Calmbach/Enz – Württemberg qui a fourni le verrou de rotation du disque.

La jeune entreprise sera recapitalisée pour pouvoir – enfin – démarrer la production du premier RoBot. Nous sommes en 1935.

Puis, quasi coup sur coup, la jeune entreprise sort en 1936 un Robot I suivi d’un Robot II.

Le Robot 1 présentait un fonctionnement unique : après le déclenchement pour une exposition, l’obturateur était bloqué jusqu’à ce qu’il soit armé et que le film avance avec lui et il possédait un ressort pour armer l’appareil et faire avancer le film.

Cet appareil, minuscule pour l’époque (plus petit qu’un Leica II) présentait des caractéristiques étonnantes qui le fit remarquer par l’armée allemande et quelques particuliers aux talents étonnants, comme ce Hans Hass, plongeur émérite qui inventa un caisson étanche pour photographier, avec son RoBot II les fonds sous-marins.

Notons que si l’entreprise existe toujours de nos jours, elle ne fabrique plus d’appareils photographiques, la production ayant été abandonnée en 1959.

Cet appareil, fabriqué en acier, a fait l’objet d’une publicité internationale dès 1939 car il présentait deux caractéristiques remarquables : d’une part, un système moderne d’avance du film avec double verrouillage de l’exposition et déclenchement couplé de l’obturateur et, d’autre part, un obturateur de Gauthier rotatif à plusieurs vitesses, entièrement en métal.

Ce boitier, très contenu, renferme donc quelques singularités qu’il convient de relever pour mieux comprendre son intérêt.

Tout d’abord, le fait que l’avance du film et l’armement de l’obturateur se font automatiquement après chaque prise de vue par un mécanisme à ressort, ce qui permet de prendre jusqu’à 4 photos par seconde. Il suffit d’appuyer à chaque fois sur le déclencheur pour « entendre » et « sentir » le film avancer d’une vue.

Ensuite, le format retenu, un 24×24, situé entre le 24×36 de Leica et le 18×24 du film cinématographique.

Rappelons-nous qu’en ces temps là, seul Kodak (1934) vendait des cartouches préchargées de film en 135mm (pour mémoire introduit par Leitz en 1924). Les autres marques devaient proposer leur propre solution pour utiliser ce film, qui était vendu « en vrac », c.-à-d. en bobine de +/- 400m. La plupart ont donc créé des cartouches que l’on pouvait charger de la quantité de vues voulues, le maximum étant généralement 36.

Avec ce format carré, le photographe pouvait espérer tirer environ 50 photos sur une longueur prévue pour un film de 36 pauses.

Autre avantage de ce format 24×24, vous pouviez tenir l’appareil dans n’importe quel sens, la photo sera toujours au format carré !

Chez Robot, il faut utiliser deux cartouches, appelées cassettes N et K. Vous chargez le film dans la première, film qui s’enroule dans la seconde au fur et à mesure des prises de vue. Comme le mécanisme d’avance est automatique, les deux cassettes ont été conçues de telle sorte que lorsqu’on appuie sur le déclencheur, les fentes par lesquelles passe le film s’ouvrent et lui permettent de glisser librement sans offrir de résistance mécanique importante au mouvement.

Première remarque à ce sujet : lorsque vous achetez un Robot I ou II il faut vérifier que ces deux cassettes sont bien présentes, car s’il en manque une, l’utilisation de l’appareil n’est pas possible car une cartouche « classique » en 135mm n’entre pas dans la chambre.

Bon, pas de bol, sur le mien, je n’ai qu’une des deux cassettes, et zut !

Notez, l’avantage de la seconde cassette est de ne pas devoir rembobiner le film en fin de course, il est déjà enroulé dans un récipient étanche à la lumière.

Il faudra attendre 1951 et la venue du Robot IIa qui acceptera les bobines standards pour être quitte de cette obligation..

Construit tout en acier inoxydable (acier Krupp V2a), ce boitier très compact (106x62x31mm) pèse le poids d’un réflex mono objectif ! C’est du costaud, du solide.

Ensuite, sa petite taille l’autorise à se passer de télémètre sans affecter la netteté des images, en jouant sur la mise au point, même un peu « au pifomètre ».

La bague de mise au point a des « clics » à certaines distances prédéfinies. Grâce à cette caractéristique, il est possible dans l’obscurité, ou même avec l’appareil photo dans la poche d’une veste, de prérégler la distance si vous mémorisez la séquence et comptez les clics.

Heu, prévoyez une poche solide !

Revenons un instant sur le gros bouton au dessus de l’appareil, qui permet d’armer un solide ressort, qui servira de « moteur » ,comme nous l’avons écrit, non seulement pour faire avancer les vues mais aussi pour réarmer. Il est costaud et il faut des doigts solides pour le « charger »

Le déclencheur n’est pas idéalement placé, collé contre le bouton du ressort, mais on s’y fait. Sur la façade, à droite de l’objectif, se trouve deux prises pour les flashs et la molette pour régler les vitesses, un peu comme sur les anciens Leica III.

Les vitesse s’échelonnent de la pause B au 1/2s jusqu’au 1/500s. Le flash est synchronisé à toutes les vitesses, ce qui est rare pour l’époque. Il suffit de le brancher dans un des connecteurs placés juste à côté.

Et puis, il y a l’obturateur de type rotatif, finalement une mécanisme simple et efficace qui, 82 ans plus tard, fonctionne toujours parfaitement..

Cet obturateur, fabriqué par la société Gauthier à Calmbach/Enz dans le Württemberg, est un disque rond rotatif doté d’une découpe immuable qui expose complètement le négatif pendant toute la durée de l’exposition.

source : robot-camera.de

Grâce à ce mécanisme, les différentes vitesses d’obturation ne sont pas obtenues en modifiant la largeur de la fente, comme avec les autres obturateurs à fente (ceux à rideaux par exemple, chez Leica), qui exposent le négatif par bandes, mais par la vitesse de rotation correspondante du disque.

Contrairement à l’obturateur Compur, qui est installé à l’intérieur de l’objectif dans le plan d’ouverture et qui ne permet pas de changer d’optique, l’obturateur RoBoT travaille directement derrière l’objectif, avec l’avantage de pouvoir changer d’optique à volonté si besoin.

Autre avantage, la disposition concentrique de toutes les pièces rotatives assure un fonctionnement sans vibration de l’obturateur.

Résultat ? Si vous n’avez pas la tremblotte ,vous pouvez envisager de photographier jusqu’au 1/10s sans risque de flou de bougé.

source : robot-camera.de

Outre sa précision, qui ne dépend ni des effets de la météo ni du fonctionnement du système de transport du film, cet obturateur est insensible au froid ou à la chaleur, à l’eau ou à la saleté. Ce qui a été prouvé non seulement pendant la guerre mais aussi lors de missions sous l’eau, dans les déserts et même dans l’espace. Dans les plus grandes chaleurs et même à moins 50° C, même après des tempêtes de sable et des bains d’eau salée involontaires, il a toujours fonctionné sans faille.

Notons encore un compteur de vue, sur le dessus de l’appareil, qu’il faut remettre à zéro lorsque l’on charge de nouveau l’appareil de ces deux cassettes K.

Sur la tranche de l’appareil, un large verrou permet de libérer le dos de celui-ci pour accéder à la chambre, un dos monté sur charnière.

Parlons aussi des optiques de ce petit appareil.

A l’origine, il s’agissait d’un Biotar conçu par Merté de chez Zeiss au début des années 1930.

Pour les férus de techniques, je cite  » […] Il s’agit d’un dérivé de Double Gauss, un concept utilisé, par exemple, dans le célèbre Planar conçu par Paul Rudolph à la fin du 19e siècle. La plupart des objectifs modernes à ouverture f/2 ou plus appartiennent à cette lignée de Double Gauss, à la différence qu’ils sont généralement asymétriques alors que le Double Gauss était initialement dessiné comme une paire de doublets symétriques autour du diaphragme. La conception du Biotar a été développée au point étonnant de proposer une ouverture de f/1,4 dans l’une de ses versions cinéma » source :

Bref, retenons que de nombreux objectifs ont été proposé par Zeiss et Schneider pour équiper les Robot.

Si l’objectif « normal » était un 40mm ouvrant à f2,8, des grands angles de 26 et 30mm ont également été monté, voire même un 75mm. Plus rare, un Biotar 40m ouvrant à f2.

Parmi les objectifs standard, on trouve finalement un Zeiss Tessar de 3 cm et un Zeiss Tessar de 3,75 cm en variantes f/2,8 et 3,5, un Zeiss Biotar de 40 mm f/2,0 et un Zeiss Sonnar de 7,5 cm f/4.

Ces objectifs n’ont pas bénéficié des traitement anti-reflet que nous connaissons actuellement. Nous aurons alors l’impression qu’ils manquent de contraste. Les spécialistes verront qu’il s’agit comme d’une signature des appareils d’avant la seconde guerre. Ceci étant, la qualité optique en terme de définition est très bonne, voire excellente.

Si vous vous en souvenez, le Robot est sorti en 1935. Cet appareil n’avait pas de viseur intégré. Il n’est apparu que sur le Robot II, en 1939 qui acquiert un viseur à l’intérieur du design du boitier.

Avec une particularité (encore une) : il possédait un viseur à 90° qui permet de prendre des photos sans être vu. Il suffisait de tourner un petit levier placé sur le dessus de l’appareil et un miroir renvoyait l’image, entrée par le viseur à l’avant, vers un second oculaire placé lui sur le côté de l’appareil.

D’ailleurs cet appareil était bien apprécié des services de renseignements allemands car il pouvait être déclenché plusieurs fois sans devoir remonter le ressort (qui pouvait encore être renforcé dans des applications bien particulières, j’y reviendrai), tout comme il pouvait être déclenché avec un câble, ce qui le rendait dissimulable dans des valises ou tout autre objet insoupçonnable pour prendre des photos incognito.

Comme je l’écrivais, l’armée allemande a beaucoup apprécié ce boitier solide et, finalement, atypique et efficace. Ainsi la Luftwaffe l’a utilisé comme caméra d’évaluation des dommages causés par les bombes, montée dans la queue des bombardiers en piqué JU87, les sinistres Stuka

Là, l’appareil était à entrainement électrique et utilisait de grandes cassettes pouvant contenir jusqu’à 300 images de 24 x 24 mm. Contrairement à la caméra centrale des Stuka, un Leica 250GG, qui s’allumait automatiquement lorsque les freins de plongée étaient actionnés, la caméra Robot devait être allumée manuellement. Il faut toutefois retenir que dans le stress de l’action, il n’était pas rare que le pilote s’évanouisse aussi à cause des impressionnant niveaux de G encaissé et donc l’allumage de la caméra d’évaluation des dégâts de la bombe était souvent oublié.

La Luftwaffe allemande, toujours elle, possédait des versions spéciales de cet appareil avec un moteur à ressort plus robuste et un objectif Xenar de 75 mm. Les modèles d’avant-guerre étaient équipés d’un viseur hybride.

Au début de la seconde guerre mondiale, les versions Robot « civiles » seront abandonnées, pour reprendre ensuite.

En résumé, un boitier tout à fait sympathique, relativement rare et conçu pour durer … longtemps.

Son « moteur » par ressort est économique (pas besoin de piles !), son format 24×24 l’est aussi (50 photos au lieu de 36), son obturateur est extrêmement précis et quasi indestructible, ses optiques sont d’excellente qualité.

Reste un point noir – à notre époque – celle des cassettes de film, difficile à trouver si elles sont manquantes.

A part ça, un boitier résolument comme je les aime et que j’ai bien envie de tester (dès que j »aurai trouvé ma cassette K).

Une fois n’est pas coutume, le prix sera conséquent si l’appareil est complet : difficile d’en trouver sous les 100€ minimum. C’est le coût de sa qualité et de sa singularité.

Si jamais vous en trouvez un, vous comprendrez pourquoi il est si attachant.

https://i0.wp.com/collection-appareils.fr/gestion_catalogue/images/1239215402.jpg?w=695
source : Collection-appareils.fr, Photo-Plait 1939
https://i0.wp.com/collection-appareils.fr/gestion_catalogue/images/1389465937.jpg?w=695
source : Collection-appareils.fr, Odéon-Photo 1939

Une video pour résumer tout ça :

Quelques références : http://camera-wiki.org/wiki/Robot, https://collectiblend.com/Cameras/Berning-Robot/Robot-IIa.html, https://en.wikipedia.org/wiki/Robot_(camera), https://apenasimagens.com/en/robot-ii-hans-berning-2/, http://www.subclub.org/shop/robot.htm en anglais, http://collection-appareils.fr/x/html/appareil-11666-Robot_II%20.html, http://www.lumieresenboite.com/collection2.php?l=1&c=Berning_Robot_II, http://www.appaphot.be/fr/brands/berning-robot/ en français, http://www.robot-camera.de/ en allemand (vraiment incontournable)

2 réponses »

  1. Effectivement, cet appareil est vraiment atypique.
    Le document des douanes est aussi à conserver (il date de bien avant ma naissance !). 🙂
    Bon weekend, JP !

    • Je t’avoue que j’ai bien envie de l’essayer celui-là, mais faut trouver la cassette ad hoc … C’est aussi ça qui est amusant, de trouver des appareils plus vieux que nous, et qui fonctionnent encore (faisait costaud à l’époque!). Bon weekend à toi

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