Le Weltix

Lorsque j’ai trouvé ce minuscule appareil dans une brocante des bords de Meuse (Namur), j’ai craqué pour sa bouille sympathique, sa taille et son côté « très vieux machin ».

Ni le vendeur ni moi ne connaissions l’engin, ce qui m’a un peu facilité les choses pour négocier le prix, scandaleusement élevé au départ et qui deviendra raisonnable lorsque j’ai fait remarquer au dit vendeur que l’appareil ne déclenchait plus.

Bref, une fois la chose conclue, j’ai glissé ce petit pliant dans mon sac à dos. C’était le dernier que j’achetais sur cette brocante, ouf !

Rentré à la maison, je l’ai bien nettoyé (il en avait bien besoin) et à force de « chipoter », j’ai trouvé comment l’armer et le déclencher, je vous expliquerai.

Mais ma plus grande surprise a été de découvrir qu’il s’agissait d’un 24×36. Je pensais trouver une bobine de 127 à l’intérieur car souvent, anciennement, pour réduire la taille des boitiers, c’est vers cette pellicule que les fabricants se tournaient.

Il est contemporain d’un certain Leica II, initiateur du format, et d’un Kodak, nous y reviendrons juste après.

Il est donc temps d’en apprendre un peu plus sur ce Weltix de chez Welta (c’est gravé dans le cuir).

Je vous invite, pour gagner du temps, à relire l’article que j’ai consacré au Kodak Retina IIIc dans lequel vous aurez appris qu’en 1934, Kodak Allemagne (qui vient de racheter Nagel Kamerawerk, du nom d’un génial inventeur) présente un petit appareil pliant, le Kodak Retina, qui utilise la cassette de film 35mm inventée quelques temps auparavant.

Source : Wikipedia; au gauche le Kodak Rétina, à droite, le Weltix acheté

Ce petit pliant a connu un immense succès et fut donc copié, par exemple par Balda et Welta.

Welta fut fondée par Walter Waurich, Waldemar Radewensky et Theodor Weber en 1914 à Freital, près de Dresde, sous le nom de Weeka-Kamera-Werk et deviendra Welta-Kamera-Werk en 1919 (je ne sais plus combien valent les W au scrabble, mais là, on a fait le plein !).

Elle fabriquait des appareils de grande qualité comme le Perle, le Solida (à ne pas confondre avec le Franka Solida) ou le Weltini. Ils étaient aussi précurseurs avec des appareils vraiment d’avant garde, comme le Perfekta et le Superfekta.

Source : Wikipedia

En 1935, quelques mois après la sortie du Retina original, avec un objectif ouvrant à f3,5, Welta met sur le marché le Welti, un appareil très inspiré du premier cité mais avec une gamme d’objectifs ouvrant de f2 à f3,5. Une première, destinée à couper l’herbe sous les pieds du géant Kodak qui devra attendre 1936 pour lancer le Retina II, équipé enfin d’un objectif ouvrant à f2.

Le Welti était tout noir, son déclencheur était positionné sur l’obturateur même, des Compur ou Compur-Rapid de qualité pour épauler des objectifs de haute qualité (Schneider Xenon, Carl Zeiss Tessar, Meyer Trioplan).

Comme l’appareil eut aussi du succès, ils l’ont amélioré avec des mécanismes pour corriger la parallaxe, un déclencheur sur le boitier, des chromes, un choix d’objectifs plus vaste.

Bref, ils se sont posé en concurrent directs du Retina, en proposant, en plus, un prix plus abordable.

La famille comptait dont le Welti, haut de gamme, le Weltini, un moyen de gamme, le Weston, plus simple et le Weltix, l’entrée de gamme. Tous les trois eurent un succès auprès des clientèles visées grâce à leurs qualités et leur positionnement de prix intéressant.

-« Et le Weltix dans tout ça ? »

Et bien il s’agit donc de la version économique du Welti, proposée à la fin des années trente. Economique mais pas sans atouts : il possédait aussi une correction de la parallaxe, un déclencheur sur le boitier et plus sur l’obturateur, et même un compteur de vues.

Les économies touchaient surtout la qualité des métaux utilisés, un choix plus restreint d’objectif (un Cassar ou un Xenar), d’obturateur (un Prontor II ou un Compur) et sans chromes, alors très à la mode pour faire « chic » et cossu.

Le boitier est fait de métal embouti dont les plaques supérieures et inférieures sont peintes en noir (qui s’écaille souvent avec le temps et les maladresses d’une longue série de propriétaires), le reste étant recouvert d’un cuir assez fin. Les objectifs n’ont pas de système de mise au point hélicoïdale mais se règlent directement sur l’avant. Il n’y a pas de griffe porte accessoires (où auraient-ils pu la mettre vu la taille de l’engin ?).

Mais la seconde guerre mondiale pointait le bout de son vilain nez et le Weltix ne fut produit qu’à la fin 1938 et en 1939, l’usine Welta ayant cessé de produire des appareils photo pendant la guerre.

En 1949, Welta a repris la production du Welti, avec des améliorations mais le Weltix ne fut jamais plus fabriqué.

Souvenez-vous, nous étions à Dresde – partie devenue Allemagne de l’Est. Après les déboires de la guerre, l’usine Welta a poursuivi la production en tant que société d’État (VEB Welta-Kamera-Werk). En 1959, elle devient partie du grand VEB Kamera- und Kinowerk Dresden, un conglomérat de fabricants est-allemand qui deviendra VEB Pentacon en 1964.

-« Bien, bien, et comment fonctionne ce Weltix ? »

Source : From the focal lense to infinity

Tout d’abord, pour l’ouvrir, il faut appuyer sur un petit bouton, en dessous, sur la semelle. Ce qui libère la face avant, qui se déploie souplement vers la droite, laissant apparaître le soufflet et le bloc objectif/obturateur de l’engin. La plaquette métallique sur la porte, c’est pour maintenir l’appareil de niveau si vous le posez sur une surface dure.

Sur la tranche gauche, le verrou pour ouvrir la porte arrière et découvrir la chambre. Regardez la mécanique, c’est du solide et malgré les ans, tout est propre et fonctionne. Celui-ci a bien servi si j’en juge par les traces laissées par les films sur la plaque de pression.

Les Weltix étaient équipés soit d’un Xenar 50mm f 3,5, soit – comme ici – d’un Cassar 50mm f2,9. Ce Cassar était fabriqué par Steinheil à Munich. C’était un objectif triplet très courant que l’on trouvait également dans d’autres appareils photo amateurs des années 1920 et 1930.

Bon, l’idéal aurait été d’avoir un exemplaire avec le Xenar qui, s’il ouvre moins grand, est de meilleure qualité (formule Tessar, fabriqué par Schneider-Kreuznach), mais bon, en brocante, on ne choisit par toujours.

La mise au point s’effectue en tournant l’élément avant de l’objectif, à partir d’un mètre jusque l’infini. Il faut près de 3/4 de tours pour manœuvrer. Les Welti, plus chers, utilisaient un système de mise au point hélicoïdale, plus précise et souple.

Mais que ce soit le Cassar ou le Xenar, aucune des lentilles n’est traitée et les images manqueront de contraste. Elles seront aussi sensibles au reflets. On peut monter des filtres, qui atténueront ces effets négatifs, c’était chose courante à l’époque.

L’obturateur, monté sur le bloc optique est un Compur (fabriqué par Deckel). Il donne des vitesses de 1s – 1/2s – 1/5s – 1/10s – 1/25s – 1/50s – 1/100s – 1/300 s et pause B. C’est un obturateur avec trois lames métalliques, qu’il faut armer avant de déclencher. Ici – c’est presque moderne – il y a un déclencheur sur le boitier, relié par un mécanisme simple à l’obturateur.

Pour être complet à ce sujet, sachez que certains Weltix, plus rares, ont été équipé d’obturateurs Prontor II (Gauthier), qui ne dépassaient pas le 1/200s.

Un mot sur le viseur maintenant, qui est assez particulier.

Pourtant, c’est un viseur de type Galilée (un tube avec deux verres) qui a l’avantage d’être économique, facile à fabriquer et qui offre une visée très claire. Vous le trouvez encore sur des compacts modernes (ceux des années nonante s’entend).

Son principal défaut, c’est l’erreur de parallaxe, car il est généralement placé à coté ou au dessus de l’objectif, pas dans son axe (l’avantage de la visée réflex). Sur les appareils un peu sophistiqués, il y aura une « correction » de la parallaxe, généralement représentée par des lignes tracées ou gravées sur le verre.

Et bien, ici aussi, de façon originale : c’est tout le viseur qui bouge pour corriger la parallaxe, grâce à un mécanisme simple qui le fait basculer vers l’avant, toujours dans le même axe.

S’il n’est pas trop abimé, vous devriez voir un N (pour « Nahe », c.-à-d. proche en allemand) gravé sur le viseur. Lorsque vous le relevez, vous pouvez viser les sujets proches (à partir d’un mètre).

Ok, c’est assez empirique. Au dos de l’appareil, vous trouverez un tableau qui donne les profondeurs de champ en fonction de l’ouverture et de la distance du sujet. Heu … c’est en allemand !

Reste le pifomètre, ça fonctionne aussi …

C’est subtil mais vous remarquerez sur les photos 1 et 2 le léger basculement du viseur vers l’avant

Alors, pour prendre une photo, une fois que vous aurez chargé un film dans la chambre, il vous faut armer l’obturateur, ce qui « arme » aussi le mécanisme du déclencheur sur le boitier.

Vous faites la mise au point en tournant le devant de l’ensemble objectif/obturateur, en vous aidant, le cas échéant du tableau à l’arrière de l’appareil (et d’un dictionnaire franco-allemand si besoin).

Les vitesses et l’ouverture se règlent avec les couronnes indiquées aux flèches 2 et 1.

Ici, il n’y a pas de retardateur à enclencher.

Comme souvent sur ces appareils, il y a un mécanisme pour empêcher les doubles expositions. Normalement, lorsqu’un film est monté dans la chambre, vous ne devriez pas faire la manœuvre, mais comme ici nous sommes « à blanc », si vous voulez armer l’appareil, vous devez faire tourner la tige crantée au moins 2 tours, jusqu’à entendre un petit « clic » discret. Si vous avez tiré le levier d’armement, vous pourrez déclencher, sinon c’est impossible (et ça ne sert à rien de forcer).

En passant, c’est un petit truc à retenir si vous découvrez ce genre d’appareil. Et comme les vendeurs de type « vide grenier » ne savent pas comment fonctionnent ces vieux machins, ça vous permet de faire diminuer les prix.

Si vous deviez mettre l’appareil sur un pied, pour une pose longue ou en cas de faible luminosité, vous pourrez fixer un déclencheur souple sur le fut de l’obturateur.

Heu, aurais-je oublié quelque chose à vous décrire ?

Oui, son sac « tout prêt », en cuir bien costaud. S’il n’est pas vraiment indispensable, sachez quand même que c’est sur lui que sont fixées les sangles de portage (sur mon exemplaires, elles sont casées mais c’est facilement réparable avec un bon cordonnier).

Comme souvent avec ces appareils qui s’ouvrent à droite (ou à gauche), ce n’est pas facile de le prendre en mains, d’autant que le boitier est petit, tout petit.

Mais il est chouette et, mine de rien, on le sent bien car il fait son poids. A l’époque, le plastique était inexistant, même la bobine réceptrice est en métal.

Encore une petite chose, pour le refermer, mettre l’objectif sur l’infini et appuyer légèrement sur le milieu des bras du compas, l’ensemble rentrera tout seul, sans forcer.

Comme on le dit souvent en riant, « c’est de la mécanique d’avant guerre ça mon bon monsieur, faite pour durer ! » Et c’est vrai car même si ce Weltix était considéré comme un entrée de gamme, destiné aux amateurs, près de nonante ans plus tard, il fonctionne encore.

Ne vous attendez pas à des images d’une précision chirurgicale, au piqué pointu. Non, plutôt une douce nostalgie et des couleurs aigres-douces, comme ces époques-là, pas franchement amusantes n’est-ce pas ?

J’imagine que les pellicules particulières de chez Lomography devraient lui aller à merveille (je pense à la Berlin ou Potsdam Kino, la Métropolis, la Lady Grey p.ex.), en noir et blanc.

Mais les plus osés passeront à la couleur, pourquoi pas ?

En résumé, un petit appareil pas si courant, au charme désuet, que je vois bien accompagner les personnes qui font des reconstitutions d’époque (un ami se reconnaîtra), et les autres, pour le plaisir d’utiliser autre chose qu’un vieux Leica pour le même type d’encombrement.

Alors, si vous en trouvez un en relativement bon état, essayez de le négocier autour des 40€ (mais oui, vous savez bien, il ne déclenche pas !) et disons 50€ s’il a encore son sac tout prêt en bon état.

Photographier avec ces appareils nous ramène aux fondamentaux de la photographie, avec humilité mais pas sans plaisir.

Des publicités d’époque

Source : Collection-appareils, Photo-Plait 1939 en haut et Central Photo, 1939 en dessous. Remarquez la phrase qui débute la seconde publicité : « utilisant le film cinéma, … ». C’est encore ainsi qu’on appelait les bobines en 24×36 chères à Oskar Barnak

Pour avoir une idée des photos prises avec cet appareil, c’est ICI et LA, p. ex.

Petites videos d’illustration

Des références : https://collection-appareils.fr/x/html/appareil-21161-Welta_Weltix.html,https://www.autrefoislaphoto.com/musee/appareils-photographiques/folding/welta-weltix en français; http://camera-wiki.org/wiki/Welta, http://camera-wiki.org/wiki/Welti,https://sites.google.com/site/fromthefocalplanetoinfinity/weltix, https://cameracollector.proboards.com/thread/4374, http://forum.mflenses.com/watson-welta-weltix-from-1938-t30500,highlight,%2Bwatson.html (une mine de renseignements) en anglais

2 commentaires sur “Le Weltix

  1. Voilà, avec un peu de patience – ce dont je vous remercie – et l’aide précieuse de Denys (Happiness Engineer chez WordPress), le fameux article sur ce vieil appareil, un Weltix de 1939.

  2. Bonjour chers abonnés, chers lecteurs.
    Deux articles souffrent pour l’instant d’un mal inconnu : le Yashica J-P et celui-ci. Le service technique de WP essaie de trouver une raison à cette panne et une solution pour y remédier.
    Merci de votre compréhension et de votre patience.
    Jean-Pascal

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