Alors que le Monde la Photo tire sa révérence et disparait des librairies (nous n’avons pas de kiosques en Belgique), le magazine Réponses Photo fête ses trente ans.

Si l’équipe nous trace l’histoire de ses trente ans d’édition, ce qui est toujours intéressant et amusant à lire, j’aimerais que vous trouviez un exemplaire pour une autre série d’articles, qui concernent l’avenir de la photographie et des photographes.

Si vous vous en souvenez, au fil d’au moins trois lectures proches, je vous encourageais à lire deux livres plus anciens et une grande histoire de la photographie, en l’occurrence Photographix de Vincent Burgeon, La Photo, art et langage, d’Albert Plécy et L’Oeil du photographe, de John Szarkowski.

Eh bien les articles du numéro 348 (avril 2022) de Réponses Photo sont comme une continuité et une prospective de ces bouquins.

Leur dossier « demain la photographie » (pages 28 à 55) nous interpelle et nous forcera à nous poser des questions, tant sur nos pratiques que sur le devenir de la photographie.

Vous êtes nombreux, qui parcourez ce site, à pratiquer encore la photographie argentique, loin des questionnements technologiques dus aux nouveaux appareils, véritables condensés d’ordinateurs ultra performants et de programmation pointue.

Et ce matin, me réveillant après avoir lu le dossier du magazine, je tirais une drôle de sensation : des experts nous expliquaient que les nouveaux boitiers d’aujourd’hui et ceux de demain, les smartphones qui viennent à les concurrencer un peu plus chaque jour et qui ont déjà été les fossoyeurs des compacts, s’appuient sur une technologie de plus en plus pointue mais qui ne peut se concevoir sans un déploiement concomitant d’ingénierie informatique.

En gros, si les programmes informatiques ne suivent pas, les appareils seront restreint dans leur développement. c’est ce qu’ils appellent les techniques computationnelles.

Le meilleur exemple de ces techniques computationnelles sont, dès à présent, dans les smartphones car pour suppléer aux manquements de ces machines (objectifs limités, capteurs bourrés de pixels minuscules, difficulté de prise de vue en mouvement en base lumière, etc.), elles sont survitaminées aux programmes qui « trichent » pour nous donner l’impression que la photographie est facile par leur truchement.

Un des auteurs expliquait que le « deep learning » (l’apprentissage profond) avait besoin de milliards d’exemples pour alimenter les AI (intelligence artificielle) qui pilotaient et les appareils et les programmes pour « lire » les photographies prises. Sans ces apprentissages de masse, les programmes actuels qui nous permettent de « développer » toujours mieux nos photos ne peuvent fonctionner correctement. Sans ces apprentissages de masse, nos appareils ne peuvent analyser correctement les images que nous voulons capter (analyse de la lumière, balance des blancs, ISO automatique, etc.).

Les entreprises qui développent les appareils photo et les programmes se servent donc des milliards de photos postées sur la Grande Toile pour affiner toujours plus les connaissances de leurs AI maisons.

Et elles entrevoient déjà des futurs qui nous paraissent utopiques ou extraordinaires : la réalité augmentée, la mise au point après la prise de vue, le détourage ultra précis, les modifications d’arrière plan, l’ajout de lumière, de cieux, la netteté renforcée, etc.

Me réveillant donc ce matin avec ce malaise, je ne suis pourtant dit que ce « deep learning » beaucoup de photographes le font eux-mêmes, naturellement : ils visitent des musées, des expositions pour découvrir d’autres photographes et manière de faire; ils lisent des livres pour les mêmes raisons; ils pratiquent encore et encore, notant mentalement ou – pour les plus ardus – sur un carnet, les réglages effectués, les réussites et les ratés de leur (longue) carrière; ils ont compris et utilisent (parfois inconsciemment) les principes du triangle d’exposition; ils ressentent la lumière, l’analysent en tenant compte – ou pas – de leur cellule (à main ou intégrée au boitier) et effectuent les réglages les plus opportuns.

Enfin, quand la photo demande à se révéler à leurs yeux, ils usent encore de techniques issues de près de deux cent ans de pratiques, transmises patiemment.

Sans forcément avoir besoin d’une « usine à gaz » entre les mains. Non, un simple reflex ancien, un bon vieux télémétrique solide, un bis-objectifs sérieux, d’une chambre pour les plus fous et vous voilà parti à l’assaut du monde qui nous fascine.

Encore une fois, je ne veux pas jouer les Cassandre et je suis conscient que les nouveaux outils que l’on nous propose ouvrent des perspectives immenses, mais à quel prix !

Ne revenons pas en arrière – c’est de toute manière impossible – mais ne faut-il pas ralentir un peu ? Ces appareils que l’on nous promet demain, combien de temps vais-je pouvoir les utiliser ? Car cette course aux technologies s’accompagne invariablement d’une obsolescence rapide du matériel : une nouvelle vient enterrer celle d’il y a quelques mois, pour un encore mieux, parait-il !

Pourtant mon vieux Leica tient toujours la route, mon vieux Zorki 1c aussi, et je ne parle pas du Canon A-1, voire – hérésie – de mon Canon Eos 30 (vous pouvez y mettre vos propres marques) : ils me permettent toujours de faire d’excellentes photos, pour peu que je sois en forme ce jour-là et que mes (quelques) neurones arrivent à faire la synthèse de tout ce que j’ai appris.

Ah oui, ça ne va sans doute pas (assez)vite mais quel plaisir je peux prendre à faire des photos, souvent réfléchies en tout cas désirées.

Je ne renonce pas au progrès, je lui demande de tenir compte de notre nature humaine, sans laquelle il n’existerait pas.