Honnêtement, cela faisait un moment que je voyais ces appareils et à chaque fois que j’en trouvais un, je le prenais en main, le tournais dans tous les sens pour ensuite le reposer sans même demander le prix.

Alors pourquoi ai-je pris celui-ci ? Parce qu’il était propre, avec son « sac tout prêt », pas rouillé, pas fissuré, que l’objectif coulissait normalement, … en gros, il semblait en excellent état.

Et parce que je voulais, une fois pour toute, satisfaire ma curiosité.

J’ai déjà craqué pour des appareils en bakélite, comme les Eura de Ferrania, l’Agfa Clack ou le Lubitel 2 par exemple.

Pour ces trois là, pas de soucis, ils utilisent du film en 120. Par contre, pour celui-ci, ce sera du 620. Autant vous dire d’emblée que je ne vais pas me lancer dans la transformation d’une bobine de 120 en 620, j’ai pourtant déjà expliqué comment faire avec la présentation du Kodak Dualflex. D’autant que vous devriez utiliser les anciennes bobines de 620 pour certains boitiers, celles en métal avec un trou central qui traverse la bobine de haut en bas. Celles en plastique modernes ne fonctionnent dès lors pas sur tous les modèles.

Vous trouverez sur Lomography des exemples de photos prises avec cet appareil, comme ICI.

Mon propos est plutôt de vous présenter cette drôle de machine, qui a fait le bonheur de millier de photographes peu fortunés et garni de très nombreux livres photo de famille, en France surtout.

Celui que j’ai acheté une bouchée de pain sur une brocante est accompagné de son sac tout prêt, coutumier de l’époque. Ils sont tous deux en bon état et j’ai juste dû leur donner un petit coup de chiffon pour les débarrasser de la poussière accumulée.

Mais commençons par le début.

FEX pour France Export, qui a produit cet appareil de 1947 à 1962. Mais c’est un ingénieur d’origine allemande, Fritz, puis Friedrich et enfin Frédéric Kaftanski, né le 18 novembre 1899 à Essen dans la Rhur qui a utilisé le mot FEX, la marque créé par son père, Julius.

Ce sont les Ets Kafta, à Paris, qui vendirent les premiers FEX en France, en 1945.

Et tant qu’à faire un peu d’histoire et le tour de l’Europe, rappelons que c’est Léo Baekeland, chimiste belge né à Gand en 1863, qui a inventé en 1906 la bakélite, ce « plastique » qui a permis les formes les plus folles et les plus « aérodynamiques » de l’époque, jusqu’à ce que les plastiques prennent le relais, dans les années soixante, détrônant cette matière qu’il était difficile de colorer et qui se brisait rapidement lors d’un choc.

Fritz Kaftanski, devant fuir la montée du nazisme, est passé par Prague, la Slovaquie de l’époque (1942), et a délocalisé certaines productions en Italie, en Slovaquie et en France

Mais revenons au mot FEX, le France Exportation. Il fut le fruit d’une association avec un chimiste français dans les années quarante, Monsieur Lucien Bouchetal De La Roche. Celui-ci va aider Fritz Kaftanski à vendre ses premiers appareils en France, qui seront produits par les Ets FEX à Lyon. Il s’agit d’un appareil en bois- le Compa FEX, très rare – les moules des autres créations de notre inventeur de génie étant resté à Prague ou dans l’entreprise français M.I.O.M. Cet appareil était équipé d’un objectif Angénieux, le nec plus ultra français de l’époque.

Officiellement, c’est en 1943 qu’apparait l’Entreprise FEX (France Export) dont le domaine d’activité sera de diffuser des produits d’entretien, le domaine de Messieurs De Marencour et Bouchetal De La Roche

Ce n’est qu’en 1944 que les premiers modèles en bakélite noire sortent d’usine.

-« Ca va, vous suivez toujours ? »

Pour faire court, sachez que Kaftanski a créé la société Kafta en 1946, avec l’aide de Bouchetal etc. qui sera une succursale de FEX pour la vente des appareils SUPERFEX, la visionneuse SCOPARETTE, les posemètres TEMPOR et IRIS ainsi qu’à partir de 1947, une caméra qui projette, la PROJECTA CAMERA (des inventions de notre ingénieur prolixe).

En fait, les deux sociétés étaient tellement unies que plus personnes ne savaient qui faisaient quoi, alors que c’est très simple : les Ets KAFTA fabriquent et vendent les SCOPARETTE et distribuent les SUPERFEX, et les Ets FEX fabriquent et vendent les SUPERFEX et distribuent les SCOPARETTE.

-« Si, si, là je vous sent perdus … »

Allez, j’abrège : l’ULTRAFEX est en fait un SUPERFEX muni d’un objectif rectangulaire rétractable.

Le premier modèle, sorti donc en 1947 (oui, oui, je l’ai déjà noté plus haut, faut suivre un peu !) avait un énooorme défaut : il n’avait pas de guidage de bobine débitrice, et avec un format 6X9 – bobine de 120, il arrivait souvent que celle-ci se coince et à terme, le film se déchirait.

Source : Collection argentique, vous pouvez noter qu’il n’y a pas d’axe de bobine à droite (face à l’appareil) mais la forme du boitier est bien là, qui n’évoluera quasi pas entre 1947 et 1962

Cette anomalie fut corrigée dès 1948 par le rajout d’un axe de bobine. C’est le deuxième modèle.

Source : Collection argentique, ici vous voyez non seulement la bobine réceptrice mais aussi la protection contre la double exposition (?) qui consiste en un verrou en métal qui se glisse sous le déclencheur.

Viendront ensuite toutes une série de modifications minimes, qui permettent aux collectionneurs de se régaler (les vis du bloc sont-elles fendues verticalement ou horizontalement ?) mais qui ne changeront pas grand chose au fonctionnement de l’appareil. En tout, il y eut huit modèles et on compte trente-quatre versions différentes.

Ah, un dernier mot sur l’histoire de la marque : c’est une question de brevet, le N° 940.421 délivré le 14 mars 1949 à Bouchetal De La Roche qui sera l’initiateur de la scission des deux sociétés. Celui du fameux tube rectangulaire déposé aussi par l’ami Fritz mais qui ne sera enregistré lui qu’en 1951(les hasards de l’après-guerre).

Cette énième péripétie aura pour conséquence que les appareils ULTRA FEX verront leur sérigraphie évoluer (les collectionneurs en gloussent encore) au fil des disputes.

Voilà, voilà ….

Et l’appareil que je vous présente dans tout ça, que propose -t’il concrètement ?

  • Un objectif Touret – Narrat, à ménisque, fabriqué par des transfuges de chez Angénieux qui …. (bon, les plus curieux iront lire la suite LA)
  • un obturateur non synchronisé à deux vitesses plus pause B
  • un diaphragme à deux positions – Intense et Normal
  • un guidage de la bobine
  • un étonnant reflet bleu dans la lentille, résultat d’une couronne bleu foncé placée dans l’objectif mais qui n’a d’autre utilité que de faire croire que la lentille est traitée
  • un cache métallique pivotant qui protège la fenêtre rouge au dos du boitier, fenêtre qui sert aussi de compteur de vue
  • un crochet en plastique qui bloque le déclencheur pour éviter les erreurs

Tenant compte de ces caractéristiques, il semble que ce soit un modèle de 1950.

Parce que celui-ci n’a pas l’emplacement pour le mot France ou Himalaya réservé sur la face avant, qu’il a bien le cadre du viseur chromé, la face avant est visée avec des vis sans fentes, il a un écrou pour le fixer sur un trépied (le pas est dit « du Congrès » soit 3/8″, qui nécessite un adaptateur pour les fixations modernes en 1/4″), il n’a pas de synchro pour le flash, mais le crochet de verrou du déclencheur est en plastique et pas en métal et il possède un cache métallique pour la fenêtre rouge à l’arrière.

Bref, il ressemble à un joyeux assemblage de pièces diverses et communes à d’autres modèles, sans doute un modèle de transition ou, comme ça arrivait souvent, un assemblage dû à des pièces manquantes et qu’on allait piocher dans les stocks.

Techniquement, il est équipé d’un objectif « Optic Spécial Fexar »équivalent à un 85mm (ouvrant à f11) grâce au tube allonge qui le met à la bonne distance de la pellicule. Il faut bien déployer le tube jusqu’à l’apparition d’une flèche rouge pour que la position soit correcte.

La mise au point se fait à partir de 2m jusque l’infini.

Il n’a que deux vitesses, le 1/25s et le 1/100s, plus une pause B, que vous réglez avec le bouton au côté droit de l’objectif (quand on le regarde de face).

Le diaphragme a aussi deux positions : normale ou intense. Normale quand il fait gris, sans trop de soleil; intense lorsque ce dernier brille, qu’il y a de la neige, du sable, en gros beaucoup de lumière. Dans ce cas, un écran avec un trou plus petit vient se placer devant l’obturateur. Ces ouvertures doivent correspondre à f16 et f22.

Parlons-en de l’obturateur, un simple volet relié à un ressort, que l’on voit lorsque la chambre est ouverte. Aussi simpliste que sur le Diana, par exemple.

Le déclencheur n’est pas synchronisé à l’avancement du film et est donc toujours prêt à être enfoncé. Bonjour les doubles expositions chez les distraits qui n’auront pas avancé leur pellicule et appuyé par inadvertance sur ce maudit bouton. Car il existe bien une astuce « anti distraction » mais que vous devrez manœuvrer le fameux crochet en plastique (fragile) que vous êtes censé remettre sous le déclencheur entre deux photos.

Ce petit crochet est contre le déclencheur lorsque l’appareil est fermé et ce n’est que celui-ci déployé que vous pouvez le faire tourner, dégageant ainsi le déclencheur. Si vous armez l’appareil et oubliez de re glisser le crochet sous le déclencheur, vous êtes bon pour de multi expositions, et comme vous n’avez que huit photos sur un film de 620, prudence.

Remarquez aussi le rond bleu foncé autour de l’objectif. Il s’agit d’un anneau en aluminium dont la fonction n’est pas claire : utile ou simplement pour faire penser que la lentille est traitée ?

Lorsque l’appareil est ouvert (deux tirettes métalliques sur les côtés pour ôter le dos en entier), vous verrez que le plan du film est incurvé, ce qui est une astuce courante pour les objectifs à ménisque à élément unique afin de maximiser la netteté dans les coins, mais il n’y a pas de plaque de pression du film.

Par contre, la porte arrière incurvée de l’appareil photo comporte plusieurs bandes horizontales qui exercent une pression sur le film lors de son transport à travers l’appareil photo.

Le Ferrania Eura et l’Agfa Clack utilisent la même astuce.

Petite remarque encore : les premiers modèles munis d’un bobine réceptrice étaient un peu plus compliqués à charger car il fallait dévisser la longue tige qui tenait la bobine pour enlever le film exposé, puis la remettre dans la nouvelle bobine réceptrice pour y accrocher le nouveau film.

Un avertissement à l’intérieur de la porte arrière indique « Utilise les bobines 6 × 9 à joues réduites ».

Raison pour laquelle dès le début de l’article j’ai indiqué que je n’essayerai pas de mettre une cartouche dans cet appareil car il faut une bobine avec un petit cercle au dessus et en dessous (le fameux « joues réduites »), moins courante que les 620 classiques.

Un appareil « simple » comme le proclamait les pubs de l’époque (voir plus bas) mais dont les résultats ne sont absolument pas mauvais. Je vous renvoie sur le compte Flickr de Lance Rothstein qui a eu la patience de l’essayer, avec des images très belles.

Mais à tout choisir, pour la même qualité d’image, je préfère l’Eura de Ferrania, plus simple d’utilisation (bobine de 120).

Aussi étrange que cela puisse paraître, cet appareil – et ses variantes dues à son histoire compliquée – s’est vendu en quantité énorme. De fait, il répondit aux besoins d’une population peu argentée mais désireuse d’un appareil simple et assez efficace. On en trouve régulièrement en brocante (braderie pour nos amis français) mais pas toujours en bon état (coups, fissures, rouille, morceaux manquants, etc.).

Que penser alors de cet Ultra FEX ? A moins d’être collectionneur, ou d’avoir envie de décorer votre intérieur – j’ai vu un modèle relooké par des adeptes du Steampunk, étonnant !-, je pense qu’il n’a pas beaucoup d’intérêt. Si néanmoins il vous tente, ne payez pas plus de 15€ pour un exemplaire en parfait état, avec son sac tout prêt.

Quelques délicieuses pubs d’époque :

Source : mes appareils photos, pub placée en 1955 dans Sciences et Vie
Source : mes appareils-photos

Pour le mode d’emploi, c’est ci-dessous ou ici pour la version « ligth ».

Source : PhilCameras
Source : Collections-appareils

Une petite video d’illustration

Et si le cœur vous en dit d’en restaurer un

Des références : https://lafillerenne.fr/blog/1144/, https://www.mes-appareils-photos.fr/Fex-Ultra-Fex.htm, http://kaftafex.free.fr/date_ultrafex.html à mon avis LE site de référence sur la marque, http://fexmania.fr/index.php?/category/3, http://clicclac1.free.fr/old/Appareils_francais/FexIndo/ultra-fex1.htm, https://www.philcameras.be/fex/, http://glangl1.free.fr/Pages/FEX/Page_Ultrafex.html, http://www.vieilalbum.com/UltraFex4FR.htm, https://collection-appareils.fr/x/html/appareil-220-Fex%20Indo_Ultra-Fex.html en français, https://mikeeckman.com/2020/10/fex-ultra-fex-1947/, http://camera-wiki.org/wiki/Ultra-Fex, https://labeauratoire.wordpress.com/2012/07/15/the-ultra-fex-620-6×9-camera/, http://www.artdecocameras.com/cameras/fex-indo/ultra-himalaya/ en anglais