Disons le tout de suite, celui que je vais vous présenter est plus proche de l’épave que de l’appareil entièrement fonctionnel auquel je vous habitue généralement.

Pour avoir acheté deux appareils au même vendeur, je peux vous dire que l’ancien propriétaire de ceux-ci n’était pas soigneux de son matériel, loin de là.

Mais, passées ses considérations, le boitier en lui-même a retenu mon attention par des détails qui m’ont fait penser que j’étais là devant un cas intéressant.

Alors, on y va ? Je pressens des découvertes étonnantes …

La première est que cet appareil est considéré comme le premier reflex 35mm à offrir la mesure de la lumière à travers l’objectif, le fameux TTL (Through The Lens). Nous sommes en 1963 !

Mais qui est cette société Topcon qui a commis cette merveille ?

A l’origine, en 1932, elle s’appelait Tokyo Kogaku Kikai K.K., qui se traduit en anglais par Tokyo Optical Company, Ltd., en abrégé, Topcon.

Elle était la filiale de Hattori Tokei-ten qui avait une branche de fabrication de précision appelée Seikosha, qui sera elle-même connue plus tard sous le nom de Seiko. Tokyo Kogaku restera une dépendance de Seikosha jusqu’en 1947, date à laquelle elle deviendra indépendante.

Tokyo Kogaku a été à l’origine une entreprise d’optique qui était le seul fournisseur d’équipements optiques de l’armée impériale japonaise. Nippon Kogaku (qui deviendra ensuite Nikon) était le principal fournisseur d’optique de la marine japonaise, ce qui faisait des deux entreprises les principales sociétés d’optique japonaises avant la Seconde Guerre mondiale.

De par la proximité de leur parcours, elles suivront à peu près le même chemin et seront souvent concurrentes. Ainsi elles développeront des objectifs, des lunettes, des jumelles et d’autres équipements pour l’armée. Elles seront aussi fournisseur tiers pour d’autres entreprises, sans jamais commercialiser leurs produits directement au public.

Tokyo Kogaku fabriquait notamment des lentilles à trois ou quatre éléments connues sous les noms de State, Toko et Simlar.

Au sortir de la seconde guerre, ils se sont diversifiés vers des objectifs utilisant la monture Leica (LTM 39) et équiperont les appareils photo Leotax.

Si Nikon, en 1948, a produit un premier appareil télémétrique, le fameux Nikon S, qui a connu un énorme succès, la première tentative de Tokyo Kogaku fut moins réussie. En 1937, ils lançaient un télémètre moyen format de type folding (6×4,5) appelé Lord. Seulement 50 appareils seront fabriqués, la production étant interrompue par la guerre sino-japonaise. Mais il se raconte aussi qu’il n’était pas au point et peu fiable.

Leur seul autre appareil fabriqué avant la guerre était le Minion, un autre folding qui utilisait du film 127 (4×5), qui eut plus de succès car il fut fabriqué jusqu’en 1943 et quelques années encore après la fin de la seconde guerre mondiale.

Ce Minion évolua d’ailleurs en passant à la version 35mm (Minon 35) après la guerre et un nouvel appareil, un 6×6 appelé Topcoflex vint l’épauler. C’est aussi la première fois que les lettres TOPCO apparaissent, annonçant le futur TOPCON.

Les difficultés au sortir de la guerre ne facilitent pas les choses, l’usine devra même fermer un long moment avant d’être autorisée à produire du matériel civil.

C’est ainsi qu’au début des années cinquante, Tokyo Kogaku délaisse le marché des télémètres moyen format et 35mm. Il commence à plancher sur son propre appareil innovant, un reflex 35mm, qui sortira en 1957 sous le nom de Topcon R.

Bizarrerie de l’engin, sa monture à baïonnette qui est celle de l’Exakta, celle des Ihagee Exakta … allemands.

Source : Appahot.be

Pourquoi ce choix étonnant ?

A l’époque, l’Exakta était considéré comme l’appareil préféré des professionnels. Il y avait une large gamme d’objectifs à monture Exakta déjà disponible. Ils ont joué la carte du positionnement vers le haut en proposant un appareil japonais qui utiliserait des objectifs allemands. Il ne faut pas oublier non plus que l’appareil de référence est le digne successeur du Kine Exakta, le tout premier reflex au monde.

Mais ce qu’il faut retenir, c’est que le Topcon R, apparu en 1957 donc, a été lancé deux ans avant le Nikon F et le Canonflex.

Le design de ce Topcon R est un subtil mélange du Zeiss Ikon Contax S (le corps) et du Miranda T (le prisme amovible). Il sera produit de 1957 à 1963 et exclusivement, la société ayant arrêté la production de tous ses autres modèles.

Après ce premier coup d’éclat, un second allait bouleverser le petit mode de la photo, c’est celui que je vous présente aujourd’hui, le Topcon RE Super (aussi appelé Beseler Topcon Super D lorsque vendu par l’importateur américain, la Charles Beseler Company aux USA).

Cet appareil – sans doute inspiré par l’histoire des Ihagee Exakta encore une fois – a été pensé pour les professionnels, avec un choix d’objectifs et d’accessoires (des viseurs, des verres de visée, des moteurs, des dos de grande capacité, etc.) venant le seconder, le compléter : une première idée des « systèmes » chers au matos réservé aux pro.

Il sera, pendant plusieurs années, le choix de l’US Navy et de l’Air Force (ceux-là se reconnaissent à la mention gravée sur la semelle). Il fallait du costaud, du résistant.

Opposé lors de tests soutenus par l’armée américaine au Nikon F, il lui sera préféré :  » L’US Navy et l’Air Force ont conclu que le RE Super avait une construction plus solide et une meilleure ergonomie. Ils ont préféré le déclencheur avant et l’objectif standard 58 mm f / 1,4 de Topcon, affirmant qu’il était plus net que tout ce que Nippon Kogaku ou d’autres fabricants allemands proposaient à l’époque ».

Finalement, le Topcon RE Super restera régulièrement utilisé par l’armée jusque dans les années 1980, soit bien après l’arrêt de la production de l’appareil photo.

Car ce bel engin fut produit de 1963 à 1971, avec des évolutions de détails.

Et, surtout, il proposait pour la première fois la mesure d’exposition à travers l’objectif (TTL), à pleine ouverture de l’objectif. Il battait le Spotmatic de Pentax avec plus d’un an d’avance !

Je vais y revenir, un peu de patience. Je vais d’abord vous présenter l’engin.

Premier constat, il est grand, très grand ! Massif, taillé à la serpe et pourtant, agréable à prendre en mains (les grandes surtout).

Du métal, partout, ça se sent au poids : on dépasse le kilo avec un 50mm.

Revenons donc à cette mesure TTL. Pour obtenir une mesure de la lumière dans le corps de l’appareil, le miroir reflex possède un motif de lignes claires gravées qui permettent à 7% de la lumière de l’objectif de passer à travers la cellule au CdS.

C’était tout à fait nouveau pour l’époque car les autres reflex à cellule nécessitaient un accessoire ou une cellule externe, comme pour son grand rival, le Nikon F qui avait besoin d’un viseur séparé avec une cellule autonome.

Source : LemagNikonClub

Mais commençons le tour du propriétaire car il y a beaucoup à écrire.

Un peu comme sur les Praktica, plus modernes cependant, le déclencheur est sur la face avant, avec un filetage si besoin d’y installer un déclencheur à distance. Si cela déroute un peu au début, on s’y fait assez vite car il est très doux (pas comme le Praktica) et le mouvement d’avant vers l’arrière semble presque naturel et suscite sans aucun doute moins de risque de bougé qu’en appuyant de haut en bas (déclencheur « classique »).

Juste en dessous, le déclencheur du retardateur.

Survolons la plaque supérieures, forcément grande, qui donne un aspect épuré à l’ensemble. Au milieu, le prisme, imposant – mais le viseur est aussi grand. A sa gauche, la manivelle de rembobinage qui est aussi le connecteur du flash avec une baïonnette unique. Spécial mais comment voulez-vous monter une griffe flash sur un viseur interchangeable ?

Ensuite, sur la droite, le sélecteur de vitesse, avec son cadran pour la sensibilité des films, exprimée en Din de 15 à 33 Din, soit de 25 à 1600 Asa). Puis le levier d’armement (manquant ici) et le compteur de vues.

C’est sans doute un petit détail, mais le fait de disposer d’un compteur de vue, quelque soit le viseur utilisé est une petite prouesse, dont était dépourvu son rival, le Nikon F.

Et tant qu’à regarder les détails, sur la gauche, près de la manivelle de rembobinage, vous apercevez une seconde petite fenêtre : celle-ci reflète l’affichage de l’aiguille du posemètre dans le viseur lorsque celui-ci est monté.

Revenons au viseur, escamotable, se déverrouille grâce au petit bouton situé à sa droite (il a été forcé sur mon exemplaire et il faut faire attention à ne pas faire glisser le viseur par inadvertance).

Plusieurs verres de visée étaient proposés, pour répondre aux besoins du plus grand nombre, selon l’utilisation de l’appareil. Le stignomètre est à coïncidence, à l’horizontale.

La vue à travers ce grand viseur est très lumineuse. Une petite fenêtre intégrée vous permet de voir la flèche se déplacer lorsque vous faites un réglage (ouverture, vitesse)

Allez, hop, un peu de muscu, on place l’engin à l’envers. Car les dessous sont aussi dignes d’intérêt.

Tout d’abord, le compartiment à pile, qui fait face dans une belle symétrie au compartiment du mécanisme d’entrainement car, rappelez-vous, des moteurs étaient prévus pour l’appareil. La pile est une unique PX 625 et elle ne sert qu’à alimenter le posemètre. Passer à une pile moderne ne cause semble-t-il pas de soucis à la cellule qui accepte parfaitement les « nouveaux » 1,5 v contre les 1,35v de l’ancienne pile au mercure. Mike Eckman, qui a fait l’expérience et vérifié la tenue de la cellule pense qu’il y aurait un « circuit de pont » qui stabilise la tension. Je lui fais confiance.

Et je vous avouerai que pour une fois, c’est un plaisir d’ouvrir et fermer cette trappe, et celle de protection du mécanisme moteur, notamment grâce à la structure en dents de son pourtour, qui permet aisément de bien la positionner juste avec les doigts, et la fente en sus permet de « bloquer » celle-ci avec une pièce de monnaie (ne jamais forcer bien évidemment).

Toujours à coté de la trappe à pile, un drôle de bouton strié avec, gravé à son côté, une flèche qui indique le sens de l’ouverture.

En fait, c’est le verrou pour ouvrir le dos de l’appareil, monté sur charnière. Il faut appuyer dessus avec le bout du doigt et tourner dans le sens indiqué par la flèche. Soit je ne suis pas doué, soit il y a une protection lorsqu’un film est encore dans la chambre (ce qui est le cas ici !), soit le mécanisme est bloqué.

Bref, à tester si je parviens à terminer le film. Vous apercevez aussi un seconde levier noté « on/off ». C’est l’interrupteur d’alimentation de la cellule, ce qui permet d’économiser les piles en cas de non utilisation prolongée.

Enfin, au milieu de la semelle, vous voyez la douille pour fixer un trépied, avec une plaque qui se prolonge vers l’avant. Celle-ci est destinée à empêcher l’appareil de basculer vers l’avant lorsqu’il est posé sur une table avec un objectif monté. Vous percevez le sens du détail ?

Puisqu’avec cette vue nous revoyons le bouton qui cache le mécanisme d’entrainement du boitier, sachez que le moteur permettait de tirer jusqu’à trois images/seconde.

Bon, on le remet à l’endroit (quand je pense qui en a qui paie pour faire de la muscu !) pour regarder attentivement la face avant.

Je reviens brièvement sur le déclencheur à enfoncer d’avant en arrière, qui surplombe le levier du retardateur. Le déclencheur est fileté. Notez le petit bouton qui permet de libérer l’action du retardateur.

Et puis il y a la partie platine de l’objectif et les objectifs (j’ai la chance d’en avoir acheté deux dans le lot).

Le Topcon utilise la baïonnette de l’Ekaxta et le mécanisme prévu pour libérer l’objectif. Il faut faire pivoter le loquet à droite vers le bas, puis tourner l’objectif dans le sens anti-horaire. C’est facile, rapide et sécurisant. Pour remonter la focale, juste la positionner « point rouge face à point rouge » et tourner dans le sens horaire. Elle se bloque d’elle même au terme du mouvement.

Une petite remarque, en passant, car trouver des objectifs Topcon n’est pas facile. Vous pourrez toujours monter les objectifs Exakta mais tous ne possèdent pas la petite came qui dégage le miroir.

Il me reste un dernier levier à vous montrer, qui achève de faire entrer l’appareil dans les « modernes » avant tous les autres de par la somme de tous ces petits raffinements jamais réunis jusqu’à présent sur un même boitier.

C’est le testeur de profondeur de champ. Lorsque vous le faites glisser vers le bas, la visée s’obscurcit et vous donne une idée de la profondeur de champ.

Je ne vous ai pas encore parlé des vitesses : de 1s au 1/1000s, plus pause B, c’est clairement un appareil destiné aux professionnels (à l’époque, on dépasse rarement le 1/500s). Son obturateur est en tissu, à déplacement horizontal. Du sérieux, quoi !

Petit résumé : cet appareil propose, dès 1963, la mesure de l’exposition à travers l’objectif et cette mesure se fait à la pleine ouverture. Les objectifs du RE disposent d’un « simulateur » d’ouverture (une petite came) qui transmet l’ouverture prédéfinie au posemètre à pleine ouverture, conservant une image lumineuse dans le viseur tout en déterminant l’exposition correcte (sans plus passer par la vieille méthode dite d’arrêt). Le posemètre est indépendant du viseur car la cellule est intégrée dans le miroir à retour rapide du boitier. Des fentes minuscules dans la surface du miroir laissent passer la lumière vers la cellule CdS placée juste derrière lui. Vu la répartition des lignes et la quantité de lumière qui passe – 7% – je pense que l’on peut parler de mesure évaluative.

Ce modèle aura, nous l’avons déjà écrit, une longue carrière et sera modifié quelques fois au cours de celle-ci :

  • en 1970, seconde version qui permet d’utiliser des films de 25 à 1600 Asa (c’est la version que je vous présente)
  • en 1971, troisième version qui propose la correction d’exposition pour les contre-jours
  • en 1972, il est possible de bloquer le miroir et petit lifting du levier d’armement.

Hélas, ce trop plein de bonnes idées semble, en une fois, avoir épuisé la créativité de l’entreprise.

Les modèles qui ont suivi, en 1972 et 1973 sont des resucées peu conséquentes du RE Super.

Ils n’ont pas su – ou pu – s’adapter aux changements, notamment celui des nouvelles technologies (l’électronique balbutiante allait faire des progrès immenses dans les années septante et quatre-vingt).

Leur monture Exakta était certes « flexible » et proposait des optiques de grandes qualité mais son diamètre étroit posait des soucis aux objectifs grands angles (vignetage en macro). Ils l’ont gardée.

Sans doute se sont-ils laissé porter par le succès immense de leur RE Super, qui avait surpris tout le mode est séduit de nombreux professionnels, qui se sont équipés en conséquence.

Et puis les appareils se sont allégés, sont devenus très portables, sont devenus très rapides. En un mot, le RE Super devenait « as been ».

Nikon, Canon, Minolta, Olympus, Pentax ont repris la main.

Un dernier sursaut, en 1977, verra – enfin – se moderniser le vieux RE et Topcon présentera un RE 200 et un RE 300, mais il était trop tard. D’autant que les critères de qualité qui avaient prévalus dans les belles années n’étaient plus à l’ordre du jour.

Après les année quatre-vingt, l’entreprise continuera à fabriquer des équipements d’optique, mais plus liés à la photographie. En 1989, changement de nom, ils deviennent K.K. Topcon (leur nom actuel) et ils s’orientent vers les soins oculaires et les systèmes GPS.

Mais revenons à ce Topcon RE Super.

Il n’est pas vraiment rare (un petit tour sur Ebay le confirme) mais assez que pour voir ses prix monter. Ce sont surtout les objectifs qui le sont.

Ils ont beau voir été prévus solides, il y a moyen de les abîmer, rarement des les rendre tout à fait hors service.

Celui que j’ai acheté fonctionne toujours bien qu’il ait souffert.

Maintenant, est-ce un appareil encore utilisable ?

Oui, au même titre qu’un Spotmatic, qu’un Nikon F, qu’un Miranda, p. ex. mais il est grand, lourd et passera rarement inaperçu.

Il n’est pas inélégant, juste un peu hors norme, pour notre époque. Mais n’oublions pas que des milliers de photographes professionnels l’ont utilisé, avec succès. C’est juste que les temps changent …

Si je trouve un levier d’armement compatible (plus pratique que la pince de mon couteau Suisse pour armer), j’essaierai peut-être de terminer le film qui est dedans.

Dites-vous tout de même, si vous en trouvez un, que le premier achat à faire est celui d’une bonne sangle, solide et confortable (j’ai dû jeter celle qui était sur mon exemplaire, ne gardant que les passants en cuir).

Vous aurez le plaisir, la sensation d’être un de ces professionnels de l’époque.

Finalement, j’ai bien fait d’acheter ce vieux boitier qui ne payait pas de mine. J’ai découvert grâce à lui un nouveau pan de l’histoire de ce qui nous passionne, la photographie ancienne.

Petites videos d’illustration

Le reste des photos

Pour le mode d’emploi, c’est par ICI.

Une pub d’époque :

Source : Collection-appareils, Odéon Photo 1967.

Des références : https://en.wikipedia.org/wiki/Topcon_RE_Super, https://mikeeckman.com/2018/01/topcon-re-super-1963/, https://photothinking.com/2020-09-03-topcon-re-super/, https://www.shutterbug.com/content/topcon-re-super-first-35mm-slr-ttl-metering, http://camera-wiki.org/wiki/Topcon_RE_Super, https://lens-db.com/camera/topcon-re-super-1963/ en anglais; https://fr.wikibooks.org/wiki/Photographie/Fabricants/Topcon/Topcon_RE_Super, https://collection-appareils.fr/x/html/appareil-4619-Topcon.html, https://www.comment-apprendre-la-photo.fr/iso-asa-din/ en français